dimanche 12 février 2012

Une photo, quelques mots (18 à 27), Galerie de portraits


Sur proposition de Leiloona

 

Lundi 13 février 2012

Au fil des semaines, je regardais les photos. Des mots ne venaient pas, des histoires ne commençaient pas et cela ne me convenait pas… pas assez disponible dans ma tête et de plus en plus je culpabilisais…
À chaque fois, je me disais « allez, accorde-toi une demi-heure et écris »
Mais je n’y arrivais plus. Pas l’angoisse de la page blanche, non un je ne sais quoi.

Pourtant, il fallait que cela revienne ce plaisir d’aligner des mots. Il fallait retrouver ce temps précieux.
Alors je me suis donnée un grand coup de pied aux fesses, je me suis octroyé un délai de 72 heures, j’ai regardé la neige, le feu dans le poêle et je me suis intimée l’ordre d’écrire…

Le texte s’appelle : Galerie de portraits et m’a permis de rattraper tout mon retard.

Toutes les photos sont extraites de la galerie de © Kot²
sauf celle du texte 22, qui est de Romaric Cazaux



18 - 22 novembre 2011 : VIEILLIR



Vieillir et ne plus avancer qu’à petits pas avec ma canne avec cette femme sans arrêt sur mon dos. Plus un seul pas sans qu’elle ne me surveille. Depuis cinq ans, elle me suit pas à pas. Cinq ans que je suis une assistée…

Vieillir et rester en vie. Essayer de continuer à vivre.

Vieillir, tout le monde vieillit mais un jour, ils ont décidé que je ne pouvais plus rester seule. Soi-disant que je perdais la tête, que je perdais tout, que je n’étais plus la même. Ils avaient trop peur pour moi, qu’ils disaient. Alors, ils ont dit, redit, insisté : « Il vous faut quelqu’un nuit et jour ». Là, ils m’ont vouvoyée. Il y avait mon fils aîné, Yann et sa femme, la Yolande, la grande rousse qu’il a épousé il y a plus de vingt ans et qu’il trompe… il croit que je ne le sais pas… mais je vois tout… mes deux petits-enfants Camille et Romuald étaient là aussi. Il y avait aussi mon autre fils, Emmanuel et sa copine du moment, une certaine Isabelle de je ne sais plus quoi ou d’où… il aime se donner un genre... Mes fils, ils n’ont pas osé me le dire donc plus facile de m’envoyer leurs moitiés.

Elles ont pris des gants pour me dire que je ne pouvais pas rester seule, que ma maison était grande, trop grande, qu’une pièce pouvait être réservée pour celle ou celui comme je voudrais qui resterait la nuit, au cas où… pour que je ne sois pas seule. Pardi, ils voulaient être tranquilles.

Et cette photo où vous me voyez là, c’est un jeune noir qui l’a faite et me l’a offerte, avec un sourire que je lui aurais bien donné un billet de 50 €, si j’en avais eu un. Mais je n’avais jamais d’argent. Allez 10 € c’est tout ce qu’ils me permettaient. De peur que je le perde, de peur qu’ils en manquent, voulaient-ils dire.

Car je ne vous ai pas tout dit, la femme à côté de moi, avec le pain, c’est elle, c’est celle de jour. La nuit, dans la chambre d’amis, il y a en a une autre qui veille sur moi. Tu parles, elle dort, je l’entends ronfler. Cinq ans que je suis une assistée… Cinq ans, depuis qu’il a oublié de se réveiller. Une belle mort pour lui, mais une mort à petit feu pour moi, en attendant d’aller le rejoindre. Soixante ans de mariage, un bail !

Vieillir et vouloir faire encore plein de choses. Impensable, impossible. Combien de fois ai-je entendu ce mot.
La première qu’ils avaient choisie, elle n’aimait pas les musées. Donc c’était toujours impossible. C’était trop loin, il allait falloir faire la queue, il y aurait trop de monde, je me fatiguerais.
Elle a résisté six mois et est partie au bout du monde, dans une île sous les cocotiers pour s’occuper dans un club de vacances d’enfants. Après la vieille, les enfants. J’espère qu’elle sera plus aimable.

Elle, sur la photo, presque cinq ans qu’elle tient. Elle tient.
Au début, j’ai été désagréable… je ne voulais pas de son aide… puis je me suis laissée faire et petit à petit, nous nous sommes amadouées.

Elle, son prénom c’est Alice. Je l’aime bien car sans en avoir l’air, elle fait tout ce que je veux. Et surtout, ils ont confiance en elle. Ils se reposent sur elle, vous savez mes deux fils et leurs moitiés. La Isabelle de je ne sais plus quoi ou d’où a été remplacé par une Marie-Charlotte. Quand celui-là me fera-t-il un petit-enfant pour que les deux de mon aîné ne se croient pas le centre du monde.

C’est dur de vieillir. Mais je suis ENCORE vivante.




19 - 29 novembre 2011 : Souvenirs de scoute



Je vais vous ouvrir mon album photo. Des photos que j’ai découpées dans les magazines, d’autres photos que Pierre, Paul ou Jacques, façon de parler, m’ont données ou que j’ai prises moi-même, quand j’étais plus jeune.
Venez, je vais vous parler de celles que je préfère. Mais, rassurez-vous, je vais essayer de ne pas vous noyer sous les mots. Et ne dites pas « elle va radoter la vieille ». Non, j’ai toute ma tête. Vous allez voir.

Cette photo-là, c’est Alice qui me l’a donnée.
C’est une photo de son amoureux.
Elle craque, mais il y a de quoi : un crâne dégarni et ce sac avec le marsupilami. Il a été un de mes héros de BD préféré… mais ce n’est pas le propos du jour.
Moi, sur mon sac à dos, il y a très longtemps, il y avait un ours. Il me suivait partout. Cela faisait sourire mes copines au camp de scouts. Eh oui, j’ai été scoute puis pionnière. C’était juste avant la dernière guerre, en 1940.
Et mon nom de guerre était « des fleurs pour Zoé ». Je ne sais plus trop pourquoi.
Mais ne croyez pas que je me moque du Richard d’Alice. Ils vont très bien ensemble.
Elle avait les yeux pleins d’admiration quand elle m’a tendu la photo.
Ce Richard est mieux de dos que de face. Je plaisante !!!




20 – 6 décembre 2011 : Un beau c…


Vous allez croire que je suis obsédée mais j’adore ce genre de photo.
Un beau c… dans le métro… ça se remarque et se regarde.
Celle-là, une page arrachée dans un quelconque magazine qui traînait chez mon cardiologue !
Ce c… si j’avais été plus jeune, à dévorer… comme les croissants du dimanche que mon défunt mari allait me chercher chaque semaine. Notre petit plaisir rituel.
Parce que regardez-le. Il se cambre, il se pavane. Il sait qu’il est beau gosse. Et son couvre-chef !
Dommage que je ne prenne plus le métro. Mes deux fils me l’ont interdit.
« Maman, cela pourrait être dangereux pour vous. Une mauvaise chute. Une bousculade. Une agression. »

Qu’est-ce qu’ils vont imaginer. Que je leur obéis. À mon âge !
Heureusement, avec Alice, une fois par mois, le jeudi après-midi, on se fait une promenade en métro. Notre escapade mensuelle. Mais jamais on a vu un tel c…
Celui-là, je le nomme Pierre-Emmanuel. C’est notre petit secret, à moi et à l’inconnu.
Comme j’ai beaucoup d’imagination, je lui invente sa vie.




21 – 13 décembre 2011 : L’allumeur de réverbères


Je vous propose la 3ème photo de mon album. Je l’ai retrouvé dernièrement dans la bibliothèque qui jouxte ma chambre. Une grande maison permet d’avoir ce luxe, une pièce toute entière réservée aux livres.

Elle servait de marque-page dans le livre de Stéphane Audeguy, « la théorie des nuages », son premier roman paru en 2005.
Je l’avais offert à mon mari pour son anniversaire. Je ne savais pas encore que ce serait le dernier que nous célébrerions.

Cette photo, nous l’avions prise en 1992, date notée derrière. Mais je ne me souviens plus où. Juste que nous nous étions promenés dans un grand parc.
J’avais inventé une histoire d’allumeur de réverbère, de lumière qui scintillait et d’obscurité qui allait libérer les fantômes du lieu. Je me souviens que nous avions beaucoup ri. Mais je ne sais plus où c’était.
Sylvianne, la gardienne de mes nuits a peut-être raison ; parfois, j’oublie… mais ce n’est pas grave.

Tiens, je vais me plonger dans l’histoire d’Akira Kumo et de Virginie Latour. Je saurai peut-être ainsi pourquoi les nuages portent ces drôles de noms. Je vais poser mes yeux sur les derniers mots lus par celui qui m’a quitté trop tôt.




22 – 20 décembre 2011 : Grégoire, Camille, leurs mains d’or



Abandonnons quelques instants mon album photo.

Regardez plutôt cette peinture. Et ne dites pas, cette croûte, s’il vous plaît.
J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux.
Quand je partirai, elle sera pour ma petite fille, Camille. Elle l’a toujours adorée depuis qu’elle a su parler.

J’avais à peine vingt ans, quand je l’ai reçue comme premier cadeau offert par celui qui allait devenir mon mari. Il avait voulu me plaire en peignant un clocher qui n'allait pas manquer de m’évoquer mon auteur préféré, Proust.

Et je ne sais pas pourquoi, il avait intitulé ce tableau « Place de Chine ».

Il avait de l’or dans les doigts, mais jamais il ne fit commerce de son talent. Il offrait ses œuvres, pour juste le plaisir de donner.
S’il avait voulu, ses dispositions auraient pu lui ouvrir les portes de nombreuses galeries. Mais il était trop discret et n’aimait pas être célébré. Longtemps, il essaya de m’initier à sa passion mais honte à moi. Je préférais le regarder peindre et écrire des histoires sur ses tableaux. Il faudra que je vous fasse voir mes cahiers et carnets. Ils sont tous bleus.
Grégoire, mon charmant époux, a refusé de son vivant qu’une exposition de ses tableaux soit faite. Depuis, malgré de nombreuses sollicitations, je refuse aussi. Je ne veux pas trahir sa mémoire.
J’espère que nos fils feront de même.

Camille a hérité de son brio. Elle est actuellement aux Beaux-arts, espère devenir restauratrice de tableaux et consacre beaucoup de temps à ses propres tableaux. Elle prépare d’ailleurs une exposition pour cette fin d’année. J’en attends avec impatience le vernissage. Elle a aussi un autre dada, la photographie.




23 – 3 janvier 2012 : désagrégation d’un papillon



Et cette photo. Elle n’est pas dans l’album. Je l’ai mise sur la commode dans l’entrée en petit format, mais aussi en tirage presque grandeur nature dans la bibliothèque, à côté de la fenêtre, pour que je la voie quand je suis assise dans le fauteuil de Grégoire.
N’est-elle pas magnifique, ma Camille !
Elle attend son amoureux, Jérôme, qui l’a photographiée, caché un peu plus loin. Ils s’étaient donné rendez-vous pour aller au cinéma. Il est arrivé une heure avant. Il a photographié tout et rien, mais surtout elle, qui était arrivée une bonne demi-heure à l’avance aussi.
Il l’a appelé cette photo «  Désagrégation d’un papillon ». Toujours des titres à l’emporte-pièce, mais il le peut, maintenant que ses photos commencent à faire courir du monde, du beau monde dans les expositions que je ne manque pas de fréquenter. Ils se complètent merveilleusement.
Camille l’attendait sous la pluie, avec les mitaines et l’écharpe que je lui avais offertes pour son anniversaire. Vous ne pouvez voir qu’elles sont bleues, de la couleur de ses yeux, de la couleur des yeux de son grand-père dont elle seule a hérité et qui lui vont à ravir.
Anxieuse, amoureuse peureuse, tout elle, en résumé sur cette photo.
Camille attendait son Jérôme qui a fait ce jour-là plus de cent photos d’elle. J’ai choisi celle-là, elle y est si vivante.




24 – 10 janvier 2012 : Le coureur de haies



Et cette photo…
Bizarre ce jeune homme qui semble endormi, accroché à la poignée du métro d’une ville inconnue. À moins qu’il ne se trouve dans l’une des voitures de l’Eléctrico W.
Il semble en dehors de la vie, son regard tourné vers le sol. Perdu dans ses pensées, terminant sa nuit, la commençant…
Qui est-il ?

Cette cicatrice lui barrant le haut du crâne, m’impressionne et m’interroge. Le résultat d’une bagarre, d’une chute d’enfant ou le signe d’appartenance à un gang. Mon imagination s’emballe. Il m’intrigue.

Il se tient en équilibre dans ce moyen de transport dont j’ignore tout. Écoute-t-il un air qui le berce, l’envoie ailleurs ?
Que fait-il cet homme, où va-t-il, d’où vient-il ? Mais surtout qui est-il ?
Je lui invente une vie. Je veux qu’il vive la vie d'un athlète de haut niveau qui visualise sa dernière course de 110 mètres haies. Il décompose les secondes de course en un millier d’images. Il cherche où il a perdu ce précieux dixième de seconde… il veut comprendre pourquoi son genou ne s’est pas levé assez haut sur la quatrième haie. Il revit sa course.
Chut ! Ne pas le déranger !




25 – 17 janvier 2012 : Court-métrage



Cette photo-là, j’y tiens aussi. D’ailleurs comme toutes celles que je vous montre, elle fait partie de mes petits trésors.
Ce sac blanc en plein milieu du cliché attire l’œil.
Mais cette femme, je ne sais plus qui elle est. J’ai oublié son nom.
®    Alice, son nom à cette belle femme ?
®    Madame, vous ne vous souvenez pas. C’est la dernière amie en date de votre fils cadet, Marie-Charlotte, celle qui se prend pour une actrice de cinéma.
J’admire sa chevelure qui s’échappe de son chapeau. Est-il bien approprié à ce temps frisquet ?
Le vent souffle, doublé d’un petit crachin breton même si la place que cette femme traverse est celle de Notre-Dame de Paris.
Alice m’a rejointe et se met à parler :
®    Cette photo a été faite lors du tournage du court-métrage, « Le magasin des suicides » dont, Jérôme, le chéri de Camille a été le photographe de plateau. Rappelez-vous, nous l’avons regardé hier avec Camille sur son ordinateur.
C’était bizarre. On y courrait beaucoup et on y pleurait beaucoup aussi. Il était question de gargouilles également. Je crois que je n’ai pas tout compris, mais le principal, j’ai passé du temps avec Camille. En réfléchissant, Camille n’a qu’une petite dizaine d’années de moins que la chérie en titre de mon deuxième fils. Celui-là un jour me fera mourir de chagrin.




26 – 24 janvier 2012 : Une moustache se met à table



Cette photo, je ne sais plus dans quel magazine je l’ai découpée. J’en ai toute une pile de plus ou moins insolites. J’aime les feuilleter, les classer, les déclasser. Les couleurs d’un côté, les noir et blanc d’un autre ou alors suivant l’humeur, les avec personnages d’un côté, les autres d’un autre. Tout cela suivant mon humeur ou l’air du temps.
J’adore écrire, il me faut un support pour faire fuser mes idées et tout d’un coup des bribes de vie naissent. Des personnages prennent corps et je me trouve embarquée dans des aventures sans queue ni tête.

Regardons de plus près cette photo : Tout semble transparent, jusqu’aux hommes.
Une toute petite réserve : où était posté le photographe ? Je pencherais pour l’intérieur du café. Mais quelle idée a pu lui traverser l’esprit ? Peut-être espionnait-il l’homme en terrasse ? Il a de drôles de chaussure, vous ne trouvez pas.
Et cet homme grimpé, sur la table – illusion d’optique - que regarde-t-il ? Peut-être feuillète-t-il le roman de l’été qu’il vient d’acheter ? 
Étrange atmosphère, certainement voulue par le photographe. Photo instantanée ou sélection au milieu de plusieurs prises en rafale. Aucune idée.
Le titre du texte que j’aurais envie d’écrire à partir de cette photo : « une moustache se met à table. »
Allez, je me lance.
L’homme à la moustache, que j’appellerai bien Jérémy, tous les jours, vient boire son jus d’orange. Il choisit toujours la même table, celle…





27 – 31 janvier 2012 : France - Irlande



Une nouvelle photo tirée de la pile sans personnage. Pourtant, il y en a bien un, derrière cette photo. Camille m’a raconté l’histoire de ce cliché et l’étrange Sean.

Avec son Jérôme, Camille était partie passer un week-end à Dublin. De tendres souvenirs à la pelle et cette étrange rencontre avec un Irlandais au physique de déménageur, qui leur avait fait découvrir la ville.
Ils l’avaient rencontré à leur descente d’avion et il était devenu leur guide dans la ville. Il avait une passion, les escaliers.
Drôle de coïncidence, Jérôme aussi. Il aimait les photographier et avait un projet de livre sur ce sujet en route.
À la suite de Sean, ils en ont monté et descendu des marches. Camille avait renoncé à les compter. Mais plus de deux mille à leur actif pendant ce week-end insolite, elle en était sûre.
Cette photo a été la dernière de la série, la der des der.
Les reflets d’un bâtiment dans la vitrine de ce pub pas très net, les reliefs d’une pause déjeuner ou de la rencontre de trois habitués du lieu : drôle d’ambiance !
Ils étaient entrés tous les trois dans cet endroit, Camille rassurée par la présence de ses deux accompagnateurs.
La dernière bière bue avec Sean, l’échange de leurs coordonnées et je crois que c’est là qu’ils mirent au point la venue de l’énergumène pour le prochain France – Irlande du tournoi des 6 nations.
Je ferai enfin sa connaissance car ils m’en avaient rabattu les oreilles de leur Irlandais, qui, d’après eux, me plairait beaucoup.
J’attendais avec impatience le samedi 11 février 2012. Pour mes quatre-vingts ans, j’irais au Stade de France pour la première fois de ma vie et certainement la dernière, ce serait mon cadeau d’anniversaire.
Je comptais les jours et faisais rire Alice à qui je rabattais les oreilles de mes souvenirs de rugby en lui parlant de Roger Couderc, des frères Spanghero, d’Albaladejo, du grand Herrero et de bien d’autres. Elle était originaire de Toulouse donc avait baigné dès son enfance dans ce jeu avec un ballon ovale.


vendredi 10 février 2012

Désir d'histoires (11) Christine, Atelier 55 - VIII - Histoire de Rimma Ryskaïa




Sur une idée d’Olivia,

Des mots, une histoire 55



 Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine



Suite de chez Eiluned, des éditions 43, 44, 46, 47, 48, 50 d’Olivia

V III– Histoire de Rimma Ryskaïa


Constat : un talon cassé et une allure d’otarie échouée dans une banlieue sans nom…
Son reflet dans la vitre à l’arrêt de bus était encore moins glorieux que celui aperçu dans la vitrine de Cartier, c’était quand déjà : hier ? Avant-hier ?
Les fesses glacées sur le banc métallique, son regard défraichi croise celui d’une petite pie étonnée, tout affairée à picorer quelques graines çà et là.
Quelle dérision ! Cette pie qui sautille, et moi qui boitille ! Un gros soupir échappé de sa poitrine laisse glisser un filet de fumée givrée, disparaissant aussitôt dans le matin blême.
Debout, face à la publicité vitrée, belle femme, bon café, Rimma tente de s’arranger : cheveux en bataille, jupe en tire-bouchon, collants et gants roulés en boule dans les poches de son manteau, épaulettes décalées, sac à la bandoulière vrillée.
Emportée par Satan, elle abjure sa vie à cet instant précis. Sa main se crispe sur la petite croix orthodoxe au creux de son cou fripé, les blasphèmes en sarabande lui montent à la gorge.
L’air se fait rare, vision éclair de Terechka bébé et ses bronchiolites à répétition, ça la faisait souffrir d’entendre son souffle rauque et voilà qu’à présent, on dirait que c’est elle qui va crever là, seule dans cet endroit sans nom au calme de vautour !
La course avait été frénétique et épique, une vraie patinoire. Combien de fois s’était-elle étalée, brûlant ses mains, écorchant ses genoux jusqu’au sang ? À chaque chute, c’était mille cactus qui la flagellaient…
Comme un éclair revient le souvenir d’un jeu, là-bas, quand elle était gamine : courir sur les chemins de gel avec les petits du village, et un gage pour qui tombait le premier…
Une seconde, elle s’accroche à cette vision fugace, encore une seconde… accordez-moi encore une seconde…
                                                                   
Les restes de la nuit se sont définitivement évaporés, les lampadaires éteints reprennent leur rôle de figurants, les premières voitures défilent, actrices chromées de la journée. Tout ça, une bien étrange mascarade…
Au bout de l’avenue lisse, un bus se profile, elle devrait le chérir, mais dans la minute ne fait que le haïr.
D’un geste, elle a signalé l’arrêt, détesté son accent, porté la honte de son pays, voulu disparaître.
Baissant les yeux et mordant ses lèvres, elle a demandé un ticket, extirpé la monnaie et s’est calée loin très loin au fond de ce bus vide.
« Quel ressenti peut bien avoir ce chauffeur de bus pour cette chose qui se hisse à bord ? »
Se reniant en bloc, elle ne veut pas imaginer les mauvaises pensées qui vont agrémenter et pimenter la tournée matinale de cet homme, les blagues  à deux balles avec les collègues grossiers. Elle se sent si minable … quelque chose comme la sensation d’être le personnage d’un documentaire télé  raté, le genre de truc qu’elle regarde parfois, quand épuisée, elle ne trouve pas le sommeil. Tragique ou comique, qu’est-elle exactement ?
Soudain, un excédent de fatigue l’assomme à mesure que sa tragédie nocturne s’éloigne, inconsciente, l’esprit au bord du précipice, elle se laisse bercer par la valse des arrêts.

Du coup, ne verra-t-elle pas les incessants coups d’œil que le chauffeur jette dans son rétroviseur : les gens du petit matin ont le commérage rare et l’âme sensible.
Place Masséna, il lui a signalé le terminus, proposé son sandwich au fromage, elle ne l’a pas pris, trop exténuée pour une quelconque interaction. Lui, la regardant, s’éloigner n’aura aucune arrière-pensée: en chacun sommeille une douleur, il le sait, qu’il n’est pas utile de réveiller.
06 h 05. Changement de service, rapide inspection du bus. Sur la place, le collègue Vittorio vient de frôler Rimma et, bien sûr, lui a jeté un coup d’œil amusé.
Chassé-croisé des immigrés et des destins auquel il pourrait ajouter le sien. Ouais , décidément, c’est une drôle de vie !
C’est à ce moment-là, au pied du siège plastifié et encore chaud, qu’il aperçut l’enveloppe. De ce bout de papier  froissé se dégageait un mélange d’odeur, une odeur de cuisine et de parfum boisé…



Liste des mots -


Les mots imposés pour ce 55ème Des mots, une histoire sont :
cactus – documentaire – blasphème – chérir – pie – pimenter – matin – ressenti – gel – graine – bronchiolite – fromage – sarabande – mordant – gage – épaulette – dérision – givre – précipice – otarie – patinoire – nuit – excédent – frénétique

vendredi 3 février 2012

Les Vases communicants (6), Février 2012, Nolwenn Euzen



Dans le cadre des VASES COMMUNICANTS 
L’aventure du mois de février 2012, est ici ou ici ou encore ici.

Mais surtout là........


Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

Ci-dessous le texte qu’a bien voulu me confier Nolwenn Euzen





Inventaire de quelques choses trop conservées

Les phares miniatures de 20.. à 2008
La liste des livres que j’ai lus de 1987 à aujourd’hui
Les bulletins de salaire
Les téléphones de collection
Les carnets remplis et les carnets vides
Les versements du R.M.I. de .... à ....
La liste des films vus au cinéma de 1987 à aujourd’hui
Les lettres des proches de .... à aujourd’hui
Les diplômes du bac 1994 au master 2007
Les cartes postales sans photo
Les sacs plastiques
Les boîtes à chaussures
Les versions corrigées de mes premiers textes
La dissertation de philo où j’ai obtenu deux points au-dessus de la moyenne
Les agendas que j’ai utilisés
Le panier en palme de cocotier tressé moi-même
La Recherche du temps perdu en format poche
Le bris d’un tigre en porcelaine cassé en octobre 2011 dans une performance collective

etc.




Juste oublier de lui demander où elle cachait tout cela… dans quelle antre !!!
Je ne sais rien d’elle… sauf qu’elle serait peut-être nantaise, bibliothécaire, parisienne aussi…
dans sa collection y a-t-il le phare de l’île de Sein, celui nommé Men-Brial
Mais en réfléchissant bien, ce sont peut-être des phares de voiture ou de moto ou d’avion… qui sont cachés dans sa collection

Courez la découvrir ici ou encore ici.


Les vases communicants, c'est un partage...
alors mon texte est ici... 
Merci à Nolwenn pour la place accordée,
je me trouve là-bas en très belle compagnie.

vendredi 20 janvier 2012

Désir d'histoires (10) Christine, Atelier 52 Salim


Une nouvelle récolte de mots ! Cliquez ici pour les explications…

Les textes du vendredi 20 janvier 2012 sont ici


Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine

En attendant, le texte édition 52:
Carnaval – rustique- maitresse- avant –pyramide-pléiade- nostalgie-dromadaire –pintade-tisane-festoyer-caravane- virus- statue-menteur- désert - pins - rallye-oasis-felouque-ministre-propolis

Les tigres se pourléchaient d’avance ! Aujourd’hui ils allaient festoyer de ces pintades aux plumes bigarrées !
Celles-ci ne se laissaient point impressionner, leur attention toute concentrée sur l’étranger tout juste arrivé : port de ministre, pelage rustique, il éveillait en elles des rêves exotiques, pyramides d’Egypte, oasis de Lioua. Aussitôt ne se voient-elles pas en maîtresses sultanes, dérivant au gré de la brise sur une felouque chatoyante, l’odeur des pins enivrent leur sens, la propolis adoucit leur palais, les vins ambrés coulent sans fin dans leur étroit gosier !
Jalousées des deux côtés, les caravanes sur les rives opposées les regardent passer.
Lui, tout à sa nostalgie, ne se réjouit point de ce carnaval : il a laissé derrière lui son maître Salim et sa théière en argent vieilli, les marches silencieuses dans le Rub Al Khâlil, désert des déserts, et les bivouacs où la tisane brillait dorée aussi longtemps que le soleil s’éteignait.
La nuit, lorsque la pléiade apparaissait, Salim contre son flanc s’allongeait et lui contait inlassablement l’histoire de ses sept femmes infidèles. Avant de s’endormir, il lui jurait à lui, simple dromadaire du désert des déserts, fidélité pour l’éternité.

Mais l’homme est menteur. Funeste virus que l’exploration moderne, les rallyes ont envahi le pays, le maître n’y a vu que profit, un simple marchandage, une poignée de dinars échangés et l’animal floué se retrouve émigré.

Autour de la statue bossue sept sultanes gisent égorgées,
Simple mirage ou rage féline ?
Une lueur d’argent brille à la ceinture d’un passant, tandis que dans sa carcasse résonne un cri perçant : « Le remord du maître est puissant ! »


samedi 7 janvier 2012

Les Vases communicants (4), Janvier 2012; Christine L.



Dans le cadre des vases communicants du mois de janvier 2012

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...




L’aventure du mois de janvier 2012, est 
ici ou ici ou encore ici.


ci-dessous le texte qu’a bien voulu me confier Christine L.


Vous pouvez aller la lire ici.




Aux doigts des arbres.

J'enfile des bracelets de feuilles, rougissantes jeunes filles. Des étoiles pétillaient dans le feuillage que la morsure du froid n'avait pas encore saisi.
Et la malice donnait aux branches des arabesques souriantes. Bois dessus dessous, ils vont fièrement pointant leur nez au ciel.
Ma main rugueuse sur le nu tronc palpite.
Des racines délicatement croisées, le galbe surprend.
Vent tendre de la grande inspiration qui gonfle.
Sous-l'âge ment. L'ivoire, elle, muette, sourit des parades, dit sous – l'Eve ment.
Une place de bruits et temps de silences broyés, cambrés en poussières de bois.
Serrés les uns contre les autres les conciliabules posent les bras sur les embranchements et les arbres mijotent des secrets tempétueux que n'envolent ni les paroles gravées dans leurs troncs, ni les silences couleur or. Les bourgeons nichés au bout des branches cristallisent l'attente du printemps.
Le froid est moite et muettes, les mouettes se meuvent au ralenti.

La mer qui claque sur les rochers dément les forêts, elle frappe son tempo dépolarisé contre les joues des plages mal rasées. Le matin ment un peu à l'orée.
Les seules verticales ici au bout sont les phares..

Aux soupirs et cris du vent, tout s'allonge et s'étend. C'était avant le temps du bois.



Vous pourrez me lire chez Christine L, ici

Chez Asphodèle, les mots en M (11), Mélancolie et Moulin



LES PLUMES DE L’ANNÉE 13 – la lettre M


Tous les textes ici
  
Mélancolie se souvient...



C’est le matin du premier vendredi de ce mois de janvier 2012, Mélancolie doit assister au mariage de son petit-fils.

Il porte un drôle de prénom Moulin, prénom dû à une facétie de son père, le fils unique de Mélancolie. Celui-ci était un voyageur impénitent et avait visité de nombreux mausolées. D’ailleurs, Moulin avait été conçu lors du voyage de ses parents au Taj Mahal.

Elle se souvient encore avec tendresse de ce minuscule petit être sur l’échographie que son fils et sa compagne lui avaient brandie sous le nez pour lui annoncer la bonne nouvelle, en ce 1er juillet 1982.
Elle était en train de faire de la marmelade d’abricots et avait failli se brûler, l’immense bassine prête à s’évanouir elle aussi.
Elle se rappelle l’instant comme si c’était hier. Elle portait une robe d’été mauve, et sur sa tête, un immense mouchoir à carreaux, le tout en parfait mimétisme avec le portrait en pied de sa grand-mère maternelle qui trônait dans l’entrée de la maison de famille.
Elle se régalait de faire moult petits pots miniatures de marmelade pour toute la maisonnée.

Ils n’avaient pris aucun méandre pour lui annoncer cette merveilleuse nouvelle. Pas de murmures, mais une explosion de joie.

Ce soir là, pour célébrer l’événement, ils allèrent tous au Casino et jouèrent leur martingale préférée à la roulette.
Il y eut un mélange de gains et de pertes dans la petite troupe et surtout de nombreux fous rires.

-        Misérable, s’écria le futur grand-père, vous nous avez entraînés dans un lieu de perdition. Heureusement, que je n’avais que 10 F en poche.




Résultats de la collecte des mots en M ! -  

Et voici la liste définitive des 17 mots commençant par M qu’il vous faudra placer dans votre texte de samedi matin.

matin – mélancolie – mariage – moulin – mausolée – minuscule – marmelade – mauve – mouchoir – mimétisme – miniature – merveilleux – méandre – murmures  – martingale – mélange – misérable.

vendredi 6 janvier 2012

Les plumes de l'année (3), Christine, les mots en M



LES PLUMES DE L’ANNÉE 13 – mots en M !



Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine



2, 3, 4, 5...

Deux formes noires forment quatre ombres mauves
sombre matin murmures de mots au sommet du col
sur une  planche bancale
trois pots de marmelade et cinq mausolées miniatures
se mélangent aux méandres des étals misérables.

Chargements merveilleux
où se mêle l’ancolie aux orchidées trempées
les moulins à café aux  poules égorgées
dos penchés sur les motos
martingales épaisses aux boutons d’acier
cordes usées et mains râpées
les hommes en petit nombre scellent leurs paniers d’osier.

Mariage de l’altitude et de la vie rude
mimétisme des journées
échange de monnaie sur route goudronnée
Plus bas dans la vallée engorgée
Au milieu des bananiers
Apercevoir un point minuscule
agiter un mouchoir vers les formes noires.


Signé ©Christine


Et voici ce qu’a donné la collecte des mots en M,
matin mélancoliemariagemoulin – mausolée – minuscule – marmelademauve – mouchoir – mimétismeminiature – merveilleux – méandre – murmures  – martingale – mélange – misérable.

jeudi 5 janvier 2012

Les vases communicants (5), Janvier 2012 - 2 Jacques Bon


Le mot d’excuse était tellement valable,
Qu’un mois d’attente devenait supportable

Dans le cadre des vases communicants du mois de Décembre 2011
publié en janvier 2012


Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...


L’aventure du mois de janvier 2012, est 
ici ou ici ou encore ici.

L’immense cadeau fait par Jacques Bon,

Que vous ne manquerez pas d’aller lire ici

Suite T1


Embarrassé, un peu, par la proposition de Danielle : écrire sur ces photos de mon chien, sorties de leur contexte : ma série « vie minuscule ». Des photos toutes simples et toutes bêtes, des « photos du cul du chien, de loin et à contrejour », comme je disais quand je fréquentais mon ami Pierre Servera, photographe de quartier à Rodez, et que j'avais l'occasion de voir fréquemment les pochettes de ses clients revenant du labo (c'était du temps où on confiait une pellicule au photographe, et on revenait le lendemain ou surlendemain chercher 24 ou 36 photos sur papier, dans une pochette).

Je n'aime pas, enfin, je pense n'avoir jamais essayé, en fait, écrire sur mes propres photos. Si on fait des photos, c'est justement pour dire des choses qu'on vit, qu'on ressent, des instants décisifs ou non, par l'image, plutôt que par l'écriture. Sinon on écrit. Mais il y a aussi, des photos que l'on fait, avec dans la tête l'idée qu'elles iront sur le blog, avec un texte – et puis, oui, il arrive malgré tout, qu'on ait envie d'écrire sur une photo, ou une série, quand il y a un contexte particulier.

Mais je pense quand même, que d'une façon générale, si une photo est bonne, elle se passe de commentaires. Et que si elle n'est pas bonne, alors il n'est pas besoin d'écrire dessus : ça ne la sauvera pas.

Enfin,  je pense qu'une fois sur le papier, ou sur l'écran, la photo n'appartient plus à son auteur, mais à celui qui la regarde, qui la reçoit avec ses propres critères, son propre vécu. Et que tout ce que je pourrais dire de plus, ne serait que « bruit », entre la photo et son destinataire. Comme ces musiques ou ces tableaux, que l'auteur accompagne de trente pages d'explications métaphysiques : ça m'ennuie infiniment.

Pour avoir dit ça, à peu près au mot près il y a une vingtaine d'années alors qu'on me demandait un petit texte de présentation de mes photos dans une expo collective, je me suis plus ou moins fait virer, et traiter de snob (pas complètement à tort, d'ailleurs). Mais mon opinion n'a pas changé d'un poil : je préfère écrire sur les photos des autres, que sur les miennes.

Mais j'ai accepté peut-être imprudemment la proposition de Danielle. Alors je m'exécute ; on va dire, que j'ajoute des légendes aux photos. Ou peut-être, plus exactement, le hors-champ.

Rue Geoffroy : c'est « la » rue du chien. Bien qu'on ait deux amis dans cette rue, Thierry, photographe aussi, et Alain, le coiffeur, on n'y passe que pour promener Tintin. Et faire la causette l'été, avec les susnommés, ainsi que Pierrot, un retraité qui refait à neuf solex et mobylettes antiques, capable de traverser la France pour aller chercher une carcasse de Motobécane, passe ses nuits sur Ebay pour lui trouver des pièces, et les refait amoureusement dans son atelier. Toute sa vie militant CGT, aujourd'hui tenté par Marine Le Pen, tellement tous les autres le désespèrent. C'est ça, qui me désespère, moi. À part ça, il a un chien identique au mien, le poil un peu plus ras, un peu plus râblé, qui répond quand il en a envie, au nom de Sable. Les deux chiens sont copains et passent leur temps à s'escalader et à se masturber l'un sur l'autre dès qu'ils se voient (qui dira la misère sexuelle des labradors mâles, dans la force de l'âge ?) Quand Sable est dehors dans la rue, il nous fait fête. Si il est dans son couloir, derrière sa porte, ou dans son jardin, même s'il nous reconnaît, il fait le chien de garde féroce. Ainsi sont les chiens.
Au bout de la rue Geoffroy, dans une drôle de vilaine maison, habite un type solitaire un peu bizarre, qui a un quart de queue dans son salon ; on l'entend jouer dès 7h30 le matin et tard le soir, Chopin, Bach, Beethoven. Il joue très bien. Il m'a téléphoné un jour pour proposer au club photo des bobines de film 16mm, des « trésors » selon lui. Lui ai dit que ça ne nous intéressait pas, qu'on était un club photo pas cinéma, et renvoyé vers l'asso de ciné locale. Il m'a dit qu'il avait aussi un Leica. Je sais qu'il est lui, il ne sait pas que je suis moi.
L'été toute la rue est envahie de tomates cerises, mais comme les chiens pissent dessus, évidemment personne ne les mange. Il y a aussi une maison toujours fermée, avec un sublime jardin à l'abandon. Un vieux chat aveugle l'habitait autrefois, mais il n'a pas passé l'hiver 2009-2010.

Passage à niveau : c'est la ligne La Rochelle-Saintes qui traverse Tonnay en deux endroits. C'est même assez dangereux. Un jour que j'étais chez Alain le coiffeur, un type s'est jeté sous la micheline (on dit un TER, maintenant), j'ai pensé aux pompiers qui ont du ramasser ensuite les morceaux. Et que j'étais bien content qu'en dix ans comme pompier volontaire, je n'ai jamais été appelé sur ce genre d'intervention. Ceci dit, quand il faut y aller, on y va, à part la mort d'enfants on s'habitue à tout... Une fois j'ai dit au téléphone à ma belle-mère : « Je rentre juste d'intervention... ─ C'était pas grave, j'espère ? ─ Non.. Je me souviens même plus ce que c'était d'ailleurs ? Ah oui, une dame qui était morte. » Ça l'a un peu choquée, mais c'était une « personne ne répondant pas aux appels » : la vieille dame était morte dans son lit. Dans l'ordre des choses, pas vraiment une opération de secours. En plus j'ai une mémoire de poisson rouge, et ça ne va pas en s'arrangeant, avec l'âge.
J'avais fait cette photo à cause de la pancarte « un train peut en cacher un autre », qui devait dater des années 40-50, avec un graphisme très désuet, genre Tintin chez les soviets. Je me disais à chaque fois que je la piquerais bien, la pancarte, pour la mettre dans la maison. Mais ne l'ai jamais fait, en bon citoyen respectueux. Un jour le joli panneau a disparu : quelqu'un de moins scrupuleux que moi, ou simplement jugé trop vieux par la SNCF, et parti à la poubelle ? Dommage.
Le portillon grince comme une porte de cimetière quand on l'ouvre, et il y a un gros caoutchouc pour amortir la fermeture.

Église de Touvre. C'est une jolie petite église romane comme il y en a des centaines en Poitou-Charentes. Celle-ci surplombe les sources de la Touvre, la seconde résurgence de France après la célèbre fontaine de Vaucluse. C'est tout près d'Angoulême, autrefois la rivière servait aux fonderies de canons de Ruelle. À des kilomètres de là, deux rivières, la Tardoire et le Bandiat, assez larges et au débit suffisant pour y faire du kayak, se perdent sous terre dans des fissures impénétrables par l'homme. Elles ressortent ici en une rivière majestueuse de 200 mètres de large, en trois sources : le Bouillant (à cause du perpétuel frémissement de sa surface), le Dormant (une vasque calme et glauque au pied d'un coteau), et la Font de Lussac (que je n'ai jamais trouvée). Mon pote Barnabé, plongeur spéléo émérite, y a plongé à plus de cent mètres de profondeur, et réussi à franchir le tube étroit, au courant énorme, du Bouillant. Récemment la jonction souterraine a été faite entre deux des sources, la Font de Lussac et je ne sais plus quelle autre.
Allez voir les sources de la Touvre l'été, au couchant. Asseyez-vous dans l'herbe, et rêvez aux démons des eaux secrètes. Rentrez seulement à la nuit. Mais ne faites pas pipi dedans, c'est interdit, on capte l'eau pour alimenter en eau potable la ville d'Angoulême. Et pisser dans une source, c'est sacrilège.





Poune et Tintin. Bah rien à dire sur cette image, sinon que c'était forcément un samedi midi puisque la petite était en tenue de danse. Les enfants aiment leur chien. Maintenant qu'ils sont loin, c'est lui qui leur manque le plus, bien plus que nous, les parents. Ces derniers jours, il étaient à la maison, et c'est moi qui étais à Paris : c'est aussi le chien, qui me manquait le plus. Souvent on pleure son chien qui meurt, plus qu'un proche. C'est stupide mais c'est comme ça. Les humains vivent leur vie et nous échappent, finalement. De même les chats. Le chien n'est qu'une pâte molle, un réceptacle de nos affections, nos désirs, un miroir pour nos angoisses et notre solitude. Un compagnon de balade, comme l'appareil photo.





Sur ce, je vous quitte, j'ai un chien à sortir. Il est assis à côté de moi, pose sa tête sur mon genou, soupire : « bon, t'as pas encore fini, quand-est-ce qu'on y va ? » Dehors il fait nuit, il pleut, il y a du vent, et il fait froid, et on n'a quasiment pas de jardin. Ayez donc un chien.

Vous pourrez lire mon texte ici