vendredi 16 mars 2012

Désir d'histoires (16) - Atelier 58 - Texte futur




Sur une idée d’Olivia,

Des mots, une histoire 58


  

Solitude de l’écrivain à la recherche du bon sujet : ci-dessous son monologue[1] intérieur

Ça y est, mon cochon ! Je tiens mon sujet. Non… au moins mon titre. Pas d’héroïne amère ou épuisée encore en vue.
L’écrivain, à la recherche du texte futur, se lève, règle son transistor d’un autre temps qui n’émettait plus qu’un grésillement, une vraie cacophonie de sons bizarres. Il va se servir un verre de jus d’orange, revient et se pose devant son ordinateur, dont l’écran affiche la photo d’un balcon ouvragé, juste avant une photo prise dans la brousse avec en premier plan un couple de lions rugissant.
Bon, pour aujourd’hui, c’est fichu.
Il est déjà 9.30.
Mais récapitulons ce que seront les trente-deux jours d’écriture à venir.
Mobilisation de mon être entier, promotion de mes idées, dévotion entière à mon projet devront être au programme de l’extravagance de mes idées.
Convocation des ponctuations dont la virgule dont j’use et abuse pour rendre plus limpide mon texte sans oublier le point-virgule que j’affectionne particulièrement. Ils sont la signature reconnaissable de mes textes.
Aucun égarement ne sera permis.
Je ne vais pas revenir bredouille de cette quête des mots.
L’écrivain, à la recherche de son texte futur, prend son agenda, l’ouvre à la journée du lendemain, jour de l’arrivée du printemps et tend l’oreille attiré par l’aboiement de son chien dans le jardin. Juste un cycliste qui passait.
Pour écrire de 7 à 10, mettre le réveil à 5.55.
Puis prendre une douche rapide pour effacer la lassitude de la nuit.
Me préparer sans tremblement mon petit déjeuner avec un œuf à la coque.
Préparer un plateau avec jus d’orange et spéculoos.
Et à 7 heures, je suis fin prêt devant mon ordinateur.
L’heure avance.
9.45 s’affiche.
Pour gagner du temps, pour demain créer tout de suite le dossier sur mon ordinateur avec ce titre, dont je suis si fier.
L’écrivain, à la recherche de ce fameux texte futur, frappe le titre, le regarde, se recule
Ce titre, quand même, ça va jeter.
L’écrivain, à la recherche de son texte futur, le lit à haute voix en détachant chacun des mots le composant
« De l’utilité d’avoir toujours du jus d’orange en cube »
L’écrivain le relit, fier de lui, une première fois… cinq fois de suite en changeant de ton. À l’oral, cela a de la gueule, pense-t-il.
Donc pendant trente-deux jours, de 7.00 à 10.00, je diois écrire 532 mots sur…
L’écrivain se recule, boit un verre de jus d’orange, se lève brusquement
Ça y est. Je sais ce que je vais écrire. Comment je vais écrire.
Le premier chapitre commencera par la phrase « Est-on assez attentif… »
Et l’incipit de chacun des autres chapitres sera une des phrases des premiers de couverture d’Art-Matin numéro 4.
L’écrivain, content de lui, de sa trouvaille continue son monologue intérieur.
Et en plus, je ne prends pas de risque. Trente-deux histoires plus ou moins longues, quarante-cinq premières pages, treize de plus qu’il ne me faut.
L’écrivain, toujours à la recherche de son texte futur, se rassoit, mange trois gâteaux et s’apprête à commencer à écrire. Les cloches de l’église toute proche se mettent à sonner.
Il va être 10 heures.
Je dois prendre de bonnes habitudes dès maintenant.
Juste un petit quart d’heure de dépassement aujourd’hui car demain sera le grand jour.
L’écrivain, tout guilleret, duplique son premier fichier, en fait trente et un autres identiques, les renomme.
Si ce n’est pas de l’organisation cela.
Bon, je récapitule.
Un texte fini, bouclé par jour.
532 mots par texte, pas un de moins, pas un de plus.
Obligatoirement, le même personnage traversera chaque texte.
Le mot orange sera toujours présent et surtout
L’écrivain, regardant et feuilletant religieusement Art matin numéro 4, continue de soliloquer.
Mon déclencheur à portée de main.
Une phrase incipit de mon histoire par jour.
Fin prêt pour demain matin, 7 heures.
Je tape par avance la première phrase de mon texte :
« Est-on jamais assez attentif… »
J’arrête pour aujourd’hui. Je vais partir marcher.
J’espère qu’aucune jettatura ne sera jetée contre moi…

L’édition 58 de Des mots, une histoire a pour récolte ces mots : cacophonie  remplacé par) cochongrésillement - jettaturaaboiement printempscycliste blessure amersignature – mobilisation – promotion traditionbalcon – héroïne – solitude écrantremblement – bredouille – égarement oraldévotion extravagancecopuler lassitude virgulebrousseépuisée
Il y a 28 mots, ce qui veut dire que vous avez le droit d’en mettre un, deux ou trois au choix, de côté.




[1] Développement d’une tradition littéraire qu’on peut faire partir de Montaigne – réf. L’apparition du monologue intérieur en France (Stéphanie Smadja, UFR LAC, Université Paris Diderot – Paris 7)

Désir d'histoires (14) Christine, Atelier 58 - Histoire de Rimma Ryskaïa




Sur une idée d’Olivia,

Des mots, une histoire 58



 Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine




Suite de chez Eiluned, des éditions 43, 44, 46, 47, 48, 50, 55 d’Olivia

IX– Histoire de Rimma Ryskaïa

Rappel : Rimma, prostituée russe échouée à Nice et dont la mort a été commanditée par un ancien PDG -ex proxénète


Lorsqu’il claqua la porte, l’air glacial le surprit telle une gifle cinglante, la main de son père… Putain ! Vivement le printemps ! Et quasi-instantanément, reléguant le printemps à l’état de nature morte, un déluge de pensées plus ou moins confuses vinrent s’abattre sur cette saison calme, souvenir de quelques vers de Victor Hugo, douce saison venue se poser une fraction de seconde plus tôt sur sa blessure paternelle.

La cacophonie migraineuse qui l’anéantissait depuis ces dernières heures et qui ne faiblissait pas tendait dans son esprit un écran de plus en plus opaque, de plus en plus sombre.
Route de Grenoble, il croisa un petit groupe de cyclistes profilés dans leurs ensembles techniques, figure  Big nine, l’armée de l’air sur terre ! Vraiment ! Pédaler sous des températures pareilles ! Bien avant le stade des Arboras, il chercha à se garer, sans mal. Une fois le moteur coupé, il consulta sa Breitling, 13h40, il était en avance. Là depuis l’intérieur de l’habitacle, son regard balaya lentement les alentours : des balcons des immeubles aux fenêtres givrées derrière lesquelles copulaient peut-être des amants épuisés, des trottoirs désertés aux moindres renforcements des portes d’entrée, rien ne lui échappait. L’endroit était d’une extrême solitude. Seuls lui parvenait un grésillement lointain et des aboiements intermittents. Pendant quelques instants, il fut en proie à un désagréable moment d’égarement, une lassitude extrême, à l’envie de remettre le contact et de rentrer immédiatement.
Puis, après avoir jeté un dernier coup d’œil aux alentours, il sortit rapidement, ne claqua pas la portière, et fila droit vers le stade.
Tête baissée et col relevé, il s’engouffra vers les tribunes. Sur la pelouse, quelques gars s’entrainaient.

L’homme qui l’attendait était là. Face de cochon, sourcils en brousse, tremblement spasmodique au coin externe gauche de sa bouche. Ces secousses régulières entraînait quelques modifications non sans extravagance de sa production orale : les syllabes sursautaient, explosaient, les mots trébuchaient. Il s’appelle Louis et la dévotion de Louis  pour son ex -patron est sans limite, un pacte scellé depuis leurs années « russes », une histoire d’accord à la vie à la mort…
La chose extraordinaire avec lui, c’est que si identifiable qu’il soit, ses règlements de compte sont toujours à ce jour des énigmes. Sa signature est invisible, sa facture soignée.

En peu de temps, l’affaire fut conclue.

Regagnant sa voiture, il remarqua avec agacement un prospectus de promotion coincé derrière l’essuie-glace.
« Bûche glacée au chocolat amer » écrit en lettres dorées.
Lorsqu’il releva la tête, il aperçut sur le trottoir d’en face une femme élégante en manteau de fourrure grise.
Au moment même où il s’engouffrait dans sa voiture, il reçu foudroyé son profond regard noir. La seconde suivante elle avait disparu…
« La jettatura ! que la jettatura lui tombe dessus ! »
Cette phrase qui lui revient. Brusquement. De la voix de sa mère ces quelques mots graciés à l’heure des récits du soir et qui pendant  longtemps hantèrent ses nuits gamines.
Une goutte de sueur s’effondre sur le prospectus formant une minuscule virgule entre chocolat et amer, isolant l’adjectif en lettres de feu. Au centre du papier de mauvaise qualité, dansant sous ses yeux, amer vire amen .

Roulant comme un fou, reviennent sans cesse ces souvenirs indissociables de son enfance : les gifles, les sorts et la messe. Bordel ! On ne pouvait donc jamais rien faire sans être rattrapé par la culpabilité familiale !!!


L’édition 58 de Des mots, une histoire a pour récolte ces mots : cacophonie  remplacé par) cochongrésillement - jettaturaaboiement printempscycliste blessure amersignature – mobilisation – promotion traditionbalcon – héroïne – solitude écrantremblement – bredouille – égarement oraldévotion extravagancecopuler lassitude virgulebrousseépuisée
Il y a 28 mots, ce qui veut dire que vous avez le droit d’en mettre un, deux ou trois au choix, de côté.






lundi 12 mars 2012

Une photo, quelques mots (31), Romuald


 

Sur proposition de Leiloona

 

 

06 mars 2012

Une photo, quelques mots (31)


©Kot - La galerie de Kot – 10 mars 2010 – Coin lecture

Il est tout juste 20 heures. Je me prépare à dîner, après une journée semblable à toutes les autres. Un coup de sonnette joyeux, des éclats de rire, Camille et Jérôme me font la bonne surprise de leur visite.
J’aime les voir toujours aussi amoureux. Je les invite à partager mon repas. Une belle soirée improvisée se prépare.
Mais avant tout, même avant de s’être débarrassés de leur manteau, ils me tendent une photo en me disant : « Regarde notre Romuald. Devine ce qu’il fait là perché ?»
Ils rient et se coupent la parole l’un l’autre, je n'arrive pas à suivre l’histoire qu’ils me racontent. Dans un dernier éclat de rire, ils m’expliquent qu’ils se sont lancé un défi, suivre Romuald toute une journée sans se faire remarquer. En effet, depuis quelques jours, ils le trouvent bizarre, de chez bizarre, comme ils me disent. Romuald leur cacherait-il une amoureuse ?
Romuald a du mal à ouvrir son cœur et à parler de lui. Jamais, il n’est venu me raconter un de ses petits secrets. Tout l’inverse de Camille qui m’en a toujours plus dit qu’à ses parents. J’ai été la première à connaître son Jérôme. Deux jours que son cœur battait pour lui, elle venait me le présenter. Elle voulait voir dans mes yeux si elle faisait le bon choix.
Après s’être installés près de moi dans le grand canapé, s’être servis de grands verres de jus de fruit, ils me racontèrent leur journée.
Ils ont suivi Romuald ce lundi et s’en sont donnés à cœur joie.
Ils l’ont attendu en bas de chez lui, ont patienté pendant une petite heure. Quand ils le virent sortir,ils lui emboîtèrent le pas.
Quelle ne fut pas leur surprise de le voir s’asseoir en équilibre sur la rambarde de l’escalier de la station de métro à deux pas de chez lui. Quelle idée saugrenue !
Il se plongea dans un gros livre, sorti de sa sacoche, ce qui les laissa bouche bée. Il y a endroit plus confortable pour lire, se sont-ils dit. Cela les conforta dans leur idée que Romuald leur cachait quelque chose.
Si attentif à sa lecture, comme s’il était devenu une statue, leur sembla de plus en plus bizarre à leurs yeux.
Deux heures durant, il est resté là, à tourner les pages de ce pavé dont ils ne virent pas le titre.
Ils le mitraillèrent, dont la photo qu’ils m’avaient donnée dès leur arrivée.
« Alors que fait-il, as-tu une idée ? » me demandèrent-ils ?
Non, je n’avais aucune idée. Je voulais leur laisser le plaisir de me dire leur découverte.


vendredi 9 mars 2012

Désir d'histoires (13) Christine, Atelier 57




Sur une idée d’Olivia,

Des mots, une histoire 57




 Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine

L’éclat doré de ma pince à cheveux sur le rebord de l’évier me renvoie à quelque chose que je n’ai pas : quatre semaines sans soleil alors que des soleils, certains en possèdent trois. Dans le couloir, un homme sifflote, le beurre prend la forme d’une étoile au contact du métal brulant .Quelques instant plus tôt la page et le crayon m’avaient cruellement délaissée. Et voilà que tapotant sur le clavier, m’arrive cette histoire…

Pas très loin d’ici, un peu plus au nord, il est un chemin au bout duquel se cache une petite maison cernée de bananiers. L’accès de ce chemin est banni par les mères colériques et les pères hypocrites.
C’est le refuge d’Une, sitôt engrossée à peine délivrée.
Il ne sera pas fait ici son procès, simplement son portrait en toute apologie.
Les étrangers ventripotents l’ont nommé l’Hydre de Lerne, les chauffeurs aux yeux d’amandiers et au teint rubicond l’appellent Gong Zhu*
De son corps-ventre en chantier tout ce que l’on sait, c’est qu’il y repousse sans cesse des têtes tranchées.
18 déjà en ont été recensées.
S’il y en a un qui doit y aller, s’il doit y avoir un Tu alors autant que ce soit toi.
« N’essaie pas de me charmer,» penses-tu en boucle sur le trajet, mais quoi !Tu te crois ainsi armé ?
« Tout ça n’est que comédie, cette femme est à l’automne de sa vie, comment pourrais-je succomber à sa magnétique attractivité ! De plus, Ceux-ci et Ceux-là m’ont dit que dans sa bouche coquelicot cohabitaient 2 fois 9 dents décalées... Est-ce qu’une bouche trouée pourrait m’attraper ?! »
(Don Juan, revois un peu ici ta philosophie, tu crois donc que rien ne peut te ruiner ?…)

Le sourire-harmonica a soufflé si fort dans la pénombre que tes bras en sont tombés, et soudain tu te retrouves aspiré et désarmé au plus profond de son nid.

Un jour, un mois, un an, combien de temps est passé ?

L’aube et le vent agitent les feuilles des bananiers. Scrutant l’azur, te voilà à présent retournant vers le sud, … mais dis-moi, en partant, n’as-tu pas aperçu dans son sourire une légère boursouflure sur sa gencive rose ?

* princesse


© 2012 – Christine


Liste des mots

 

Les mots imposés pour l’édition 57 de Des mots, une histoire sont :

automne – nord – chauffeur – ceux-ci – amandier – crayon – page – maison – chantier – ventripotent – azur – philosophie – rubicond – apologie – princesse – rose – bananier – clavier – nid – ruiner – harmonica – coquelicot – magnétique – beurre – comédie

dimanche 4 mars 2012

Une photo, quelques mots (30), Ester


 

Sur proposition de Leiloona

 

 

 

28 février 2012

Une photo, quelques mots (30)


Je l’ai lu et relu cette lettre qui m’a replongée dans un épisode de ma vie que je croyais avoir oublié.
Aux photos d’Alan était jointe cette photo. 
Où avait-elle été prise et surtout qui était cet enfant ?
Alan avait donc une fille dont il ne m’avait jamais parlé. Il ne confiait pas beaucoup de lui, et encore moins n’évoquait sa vie là-bas. Il a bien caché son jeu. Il savait que c’était une histoire sans espoir. J’aurais dû m’en douter. Il m’appelait sa petite française.
Notre relation a été faite d’une multitude de petits secrets.
Je m’interrogeais sur la présence de cette photo parmi celles d’Alan. Cette photo me touchait.
Qui était ce petit enfant mystérieux ? Étrange cette présence parmi les photos de cet amour ancien qui avait été ma seule entorse à mon contrat de mariage avec Grégoire.
Un nom écrit en patte de mouches derrière la photo et une date : Ester – janvier 2011 - 6 ans.
C’était donc une fillette  et pourquoi pas la petite-fille d’Alan, la fille de Dorian ?
J’aurai aimé en savoir plus mais je n’ai à ce jour pas pris contact avec Dorian de peur de remuer le passé et par respect pour la mémoire de Grégoire.
À mon âge, on a des principes !


Une photo, quelques mots (29), Printemps 1972


 

Sur proposition de Leiloona

 

16 février 2012

Une photo, quelques mots (29)




29 – 14 février 2012 - Printemps 1972



Quelques soucis de santé m’ont tenue éloignée de l’écriture pendant quelques semaines. Il est vrai qu’une année supplémentaire à la fin du mois qui arrive, pèse plus lourd qu’à 20 ans. Je ne vous apprends rien.
J’en ai profité pour ranger une nouvelle pile de photographies. Entre deux accès de fièvre, cela me permettait de moins penser.
Jusqu'’à ce que je tombe – oui tombe, au sens propre comme figuré sur cette photo vieille de plus de 40 ans. Le chapeau et les yeux m’ont fait de nouveau chavirer le cœur comme la première fois que je les ai rencontrés.

Ce jour-là, « l’air s’est liquéfié comme de la bouillie [1]», mon cœur a battu très fort et ma vie rangée a volé en éclats. Justement, elle était bien trop lisse ma vie, à cette époque.

D’avril à juin 1972, un tourbillon m’a emportée. Trois mois… trop courts, beaucoup trop courts. Ce n’est pas une excuse mais Grégoire, mon époux, le père de mes enfants était absent depuis le début de l’année. Une mission de six mois l’avait entraîné en Australie.
C’était une opportunité pour sa carrière, je n’avais pas souhaité l’accompagner… six mois, cela n’était pas le bout du monde.
Ce fut juste un charivari dans ma vie. J’ai pleuré beaucoup après ce mois de juin, j’en ai de nouveau les larmes aux yeux en retrouvant cette photo. Les souvenirs qui refleurissent parfois font mal.
Je l’ai rencontré ce fameux samedi 1er avril 1972. Le printemps est radieux, les robes légères et mon cœur se met à battre la chamade pour cet homme au type amérindien. Je l’avoue, je n’ai pas réfléchi et me suis lancée dans cette aventure à corps perdu. Comment résister à ses yeux verts, à ses fossettes et, je le découvris rapidement, au creux de ses reins. J’en frémis encore.
Il répondait au nom d’Alan. Il est apparu dans ma vie, m’a bouleversé. Il a failli me faire faire l’impossible et surtout l’irréparable, quitter tout pour lui.
Mais je me suis ressaisie quand arriva le 30 juin, la date annoncée du retour de Grégoire.
Ce fut le dernier jour où je le vis. Je n’eus plus jamais de nouvelles de lui.
Je suis allée chercher à l’aéroport mon mari. Mais avant, quatre heures plus tôt, au même aéroport, j’avais conduit Alan prendre son avion pour Bryson, en Caroline du Nord. Après plusieurs correspondances, il retrouverait les bords du fleuve de Tuckasegee. Il retournait dans la patrie de ses ancêtres, les Cherokee.
J’ai oublié de vous dire qu’il était venu partager son savoir pendant trois mois dans l’université où j’étais responsable au département de la bibliothèque universitaire des ouvrages d’histoire et de littérature en langue anglaise.
Trois mois, une très jolie parenthèse dans ma vie que je n’ai jamais osé avouer à Grégoire.
Cela est resté mon jardin secret jusqu'’à aujourd’hui où j’ose enfin rendre hommage à ma façon à mon tendre amant.
Les retrouvailles avec cette unique photographie de l’époque que j’avais conservée avaient été précédées l’année dernière par la réception d’une immense enveloppe grise, renforcée, protégée en provenance des États-Unis. Une dénommée Dorian me faisait parvenir des photos de ces trois mois restés enfouis au fond de ma mémoire.
« Madame,
Je n’ai pas l’honneur de vous connaître.
Papa, peu de temps avant de disparaître, m’avait fait promettre de vous envoyer ces quelques photos. Il m’a parlé de vous comme d’un grand rayon de soleil dans sa vie.
J’ai eu de la chance de vous retrouver assez rapidement et facilement. Vous n’aviez pas changé de nom, de ville et surtout vous étiez encore vivante.
Papa m’a parlé de vous comme de son grand amour et surtout son dernier amour.
J’avais six ans quand il vous a rencontré, maman avait disparu depuis cinq ans. Il m’avait confié à mes grands-parents maternels pendant son séjour d’un trimestre en France. Je lui en voulais de ne pas m’avoir emmenée mais j’aurais trop manqué à mes chères études et cela, il ne le voulait pas.
… »





[1]Dernière phrase de la page 32 de 1Q84, livre 1  Avril-Juin de Haruki Murakami


vendredi 17 février 2012

Désir d'histoires (12) Christine, Atelier 56 - Chronique provinciale




Sur une idée d’Olivia,

Des mots, une histoire 56




Les mots de Christine,
de tout là-bas en Chine


« Chronique provinciale »
- « Mr Chapon ! » 
La voix tranchante comme une lame vint à troubler le silence d’apesanteur régnant dans la petite salle d’attente .Seules, le claquement des pages d’un catalogue de correspondance pour vêtements en tergal, tournées régulièrement mais toutefois vigoureusement par une élégante main gantée, donnait le tempo. Sur la table basse, les  Paris Match froissés vers lesquels les regards convergeaient, affichaient triste mine.
La terreur climatique caniculaire qui avait pris ses quartiers sur la France en cette année, n’avait pas épargnée notre tranquille petite commune de Pamiers. Mon regard se porta sur le gribouillage que m’avait tendrement donné ce matin mon enfant Paul. Le croquis représentait notre chat paresseux Gaby. Saisissant mon stylo plume, j’annotai au bas de la feuille de Canson crème : Gabriel au couffin,1962.
Puis, j’appelai : « Monsieur Chapon ! Entrez donc ! Qu’est-ce qui vous amène ?! »
L’homme qui se tenait devant moi m’était bien familier. Sa tache de vin dentelée sur le front, singulier caroncule, son embonpoint, sa haute stature, ses petits  yeux vifs et ronds  lui donnaient l’allure d’un coq de basse cour .Depuis des années, sa viande me régale, donnant lieu à de délicieuses préparations dont seule ma femme détient le secret.
-« Docteur Bateilles, c’est  mon cœur ! »
-« Votre cœur qu’est-ce qu’il a votre cœur ? »
-« Je ne l’entends plus … »
-« Allons donc, vous allez me faire rater le Salon du Livre ! » fis-je en plaisantant !
Armé de mon stéthoscope, je m’approchais de mon patient inquiet, allongé et livide. Les coups réguliers et ralentit m’indiquaient 50 pulsations/ minute.
-« Un peu de bradycardie …rien de grave, je vais vous prescrire un petit roboratif… »
Une fois mon patient sorti, mes doigts vinrent tapoter le rythme de son cœur sur le bois chaud de mon bureau. Je sens quelque chose m’envahir, j’ouvre et sors de mon tiroir une multitude de bandes de papiers quadrillées sur lesquelles figurent de fins tracés irréguliers.
Tous ces rythmes cardiaques me donnent le vertige, je revois mon enfance où les mains enchevêtrées de ma mère effleurant ou martelant jusqu’à en saigner les touches de son piano Gaveau me faisaient sangloter. Ma sœur Mélisande, cloitrée dans sa chambre, hurlait un chant effréné, ne supportant plus les symphonies déjantées de notre mère hystérique.
« Qu’as-tu Gaston mon chéri ? » me demandait-elle alors, la tête d’une folle, ses mains suspendues dans les airs au bout de ses bras d’allumettes….
Mes doigts en grillage devant les yeux pour en amoindrir la brutale vision, je la regardais, échevelée et révulsée attendant avec hâte que mon père revienne de son cabinet .Lui, absent toute la journée, ne savait pas très bien dans ce contexte-là comment orchestrer ces tempêtes, tout  homme intériorisé qu’il était.
M’épongeant le front d’un mouchoir de coton fin, je comprends aujourd’hui que j’entretiens grâce au cœur de mes patients et de leur rythme une intimité quasi vitale .J’y retrouve le tempo maternel que je cherche à calmer ou modérer. Je ne supporte plus l’excès, je dois réguler : il me faut apaiser l’andante, vivifier le lento, accorder tout en adagio.
Et, passant devant le cimetière où repose en paix ma sœur bien-aimée, longeant les ruelles de Pamiers,  qui m’amènent à la mairie où j’officie depuis trois années maintenant, c’est avec fierté que  je me sens détenir le secret de l’harmonie de cette petite ville entièrement anesthésiée par mes cachets…

© 2012 – Christine

PS : Pour info, je me suis inspirée de la commune de Pamiers où est né Gabriel Fauré et je ne sais pas comment la caroncule m'a amenée là , je crois que c'est un coup de l'andante !

Liste des mots -

Les mots imposés pour Des mots, une histoire, 56 sont : grillagechatandante apesanteurcaronculechant contexteplumecouffinbarbouillagescroquisenfantlame livrevertige saignerchapon climatiquecatalogue matchroboratifsangloterallumettes mouchoirsenfance préparation – délicieux

lundi 13 février 2012

Une photo, quelques mots (28), Agnès


 

Sur proposition de Leiloona

 

Le lundi 7 février 2012


La galerie de Kot² : Street Shades – 8 décembre 2008

Tous les textes sont ici

Agnès


J’y prends goût à cette galerie de personnages qui s’allonge de semaine en semaine. Cela m’a redonné goût à l’écriture.
Eh oui, il n’y pas d’âge pour se faire plaisir. Cela me permet de m’évader une heure chaque semaine.

Là, j’ai pioché cette photo. J’ai laissé les mots guidés ma main.

J’imagine qu’une belle inconnue répondant au prénom d’Agnès hante les rues de la grande ville, tous les lundis soirs.
Je la surnomme « la fiancé des corbeaux ».

Regardez sa silhouette noire dont les pas glissent tout doucement sur le trottoir. Elle avance sans bruit.
Elle marche semaine après semaine, suit toujours le même chemin, parcourt sans répit les mêmes rues à la poursuite d’un fantôme.

Un jour, Agnès a perdu la trace de celui qui lui avait retourné le cœur.
Un jour, il n’est pas venu à leur rendez-vous habituel du lundi soir.
Un jour, Agnès a perdu la tête et depuis ce jour, elle fait, refait le chemin qu’ils avaient l’habitude d’emprunter tous les lundis soirs : du bureau d’Agnès où Pierre venait la chercher à 18 heures précises, puis ils remontaient bras dessus-bras dessous la longue avenue vers le petit bistrot où ils mangeaient un croque-monsieur avant se rendre à la séance de 19.30 du cinéma du quartier, une salle comme il en restait si peu, un film d’Art et essai. Puis Pierre la raccompagnait chez elle, ils passaient la nuit ensemble et se séparaient le mardi matin à 8 heures très exactement.

Cela avait duré trente-deux semaines exactement et puis plus rien.

Plus personne n’était venu chercher Agnès à son travail.

Un lundi, elle se dit qu’il avait eu un contretemps, qu’il n’avait pas pu la joindre.
Mais au bout de cinq lundis, Agnès commença à s’inquiéter. Mais elle ne connaissait que son prénom, lui seul pouvait la joindre, lui seul avait son numéro de téléphone, lui seul savait où elle habitait. Elle ignorait tout de lui.

Agnès perdit sa santé, s’enferma chez elle, perdit son travail, se cloîtra pour ne plus sortir que chaque lundi pour refaire toujours le même itinéraire.
Qu’était devenu Pierre, elle ne le sut jamais.

Si Agnès avait lu le journal, le mercredi suivant leur trente-deuxième lundi, elle aurait appris qu’un homme de 32 ans avait été fauché par une voiture à un peu plus de 300 mètres de chez elle.
Elle aurait appris qu’il était marié et laissait orpheline une petite fille de 5 ans, répondant elle aussi au prénom d’Agnès.