jeudi 5 janvier 2012

Les vases communicants (5), Janvier 2012 - 2 Jacques Bon


Le mot d’excuse était tellement valable,
Qu’un mois d’attente devenait supportable

Dans le cadre des vases communicants du mois de Décembre 2011
publié en janvier 2012


Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...


L’aventure du mois de janvier 2012, est 
ici ou ici ou encore ici.

L’immense cadeau fait par Jacques Bon,

Que vous ne manquerez pas d’aller lire ici

Suite T1


Embarrassé, un peu, par la proposition de Danielle : écrire sur ces photos de mon chien, sorties de leur contexte : ma série « vie minuscule ». Des photos toutes simples et toutes bêtes, des « photos du cul du chien, de loin et à contrejour », comme je disais quand je fréquentais mon ami Pierre Servera, photographe de quartier à Rodez, et que j'avais l'occasion de voir fréquemment les pochettes de ses clients revenant du labo (c'était du temps où on confiait une pellicule au photographe, et on revenait le lendemain ou surlendemain chercher 24 ou 36 photos sur papier, dans une pochette).

Je n'aime pas, enfin, je pense n'avoir jamais essayé, en fait, écrire sur mes propres photos. Si on fait des photos, c'est justement pour dire des choses qu'on vit, qu'on ressent, des instants décisifs ou non, par l'image, plutôt que par l'écriture. Sinon on écrit. Mais il y a aussi, des photos que l'on fait, avec dans la tête l'idée qu'elles iront sur le blog, avec un texte – et puis, oui, il arrive malgré tout, qu'on ait envie d'écrire sur une photo, ou une série, quand il y a un contexte particulier.

Mais je pense quand même, que d'une façon générale, si une photo est bonne, elle se passe de commentaires. Et que si elle n'est pas bonne, alors il n'est pas besoin d'écrire dessus : ça ne la sauvera pas.

Enfin,  je pense qu'une fois sur le papier, ou sur l'écran, la photo n'appartient plus à son auteur, mais à celui qui la regarde, qui la reçoit avec ses propres critères, son propre vécu. Et que tout ce que je pourrais dire de plus, ne serait que « bruit », entre la photo et son destinataire. Comme ces musiques ou ces tableaux, que l'auteur accompagne de trente pages d'explications métaphysiques : ça m'ennuie infiniment.

Pour avoir dit ça, à peu près au mot près il y a une vingtaine d'années alors qu'on me demandait un petit texte de présentation de mes photos dans une expo collective, je me suis plus ou moins fait virer, et traiter de snob (pas complètement à tort, d'ailleurs). Mais mon opinion n'a pas changé d'un poil : je préfère écrire sur les photos des autres, que sur les miennes.

Mais j'ai accepté peut-être imprudemment la proposition de Danielle. Alors je m'exécute ; on va dire, que j'ajoute des légendes aux photos. Ou peut-être, plus exactement, le hors-champ.

Rue Geoffroy : c'est « la » rue du chien. Bien qu'on ait deux amis dans cette rue, Thierry, photographe aussi, et Alain, le coiffeur, on n'y passe que pour promener Tintin. Et faire la causette l'été, avec les susnommés, ainsi que Pierrot, un retraité qui refait à neuf solex et mobylettes antiques, capable de traverser la France pour aller chercher une carcasse de Motobécane, passe ses nuits sur Ebay pour lui trouver des pièces, et les refait amoureusement dans son atelier. Toute sa vie militant CGT, aujourd'hui tenté par Marine Le Pen, tellement tous les autres le désespèrent. C'est ça, qui me désespère, moi. À part ça, il a un chien identique au mien, le poil un peu plus ras, un peu plus râblé, qui répond quand il en a envie, au nom de Sable. Les deux chiens sont copains et passent leur temps à s'escalader et à se masturber l'un sur l'autre dès qu'ils se voient (qui dira la misère sexuelle des labradors mâles, dans la force de l'âge ?) Quand Sable est dehors dans la rue, il nous fait fête. Si il est dans son couloir, derrière sa porte, ou dans son jardin, même s'il nous reconnaît, il fait le chien de garde féroce. Ainsi sont les chiens.
Au bout de la rue Geoffroy, dans une drôle de vilaine maison, habite un type solitaire un peu bizarre, qui a un quart de queue dans son salon ; on l'entend jouer dès 7h30 le matin et tard le soir, Chopin, Bach, Beethoven. Il joue très bien. Il m'a téléphoné un jour pour proposer au club photo des bobines de film 16mm, des « trésors » selon lui. Lui ai dit que ça ne nous intéressait pas, qu'on était un club photo pas cinéma, et renvoyé vers l'asso de ciné locale. Il m'a dit qu'il avait aussi un Leica. Je sais qu'il est lui, il ne sait pas que je suis moi.
L'été toute la rue est envahie de tomates cerises, mais comme les chiens pissent dessus, évidemment personne ne les mange. Il y a aussi une maison toujours fermée, avec un sublime jardin à l'abandon. Un vieux chat aveugle l'habitait autrefois, mais il n'a pas passé l'hiver 2009-2010.

Passage à niveau : c'est la ligne La Rochelle-Saintes qui traverse Tonnay en deux endroits. C'est même assez dangereux. Un jour que j'étais chez Alain le coiffeur, un type s'est jeté sous la micheline (on dit un TER, maintenant), j'ai pensé aux pompiers qui ont du ramasser ensuite les morceaux. Et que j'étais bien content qu'en dix ans comme pompier volontaire, je n'ai jamais été appelé sur ce genre d'intervention. Ceci dit, quand il faut y aller, on y va, à part la mort d'enfants on s'habitue à tout... Une fois j'ai dit au téléphone à ma belle-mère : « Je rentre juste d'intervention... ─ C'était pas grave, j'espère ? ─ Non.. Je me souviens même plus ce que c'était d'ailleurs ? Ah oui, une dame qui était morte. » Ça l'a un peu choquée, mais c'était une « personne ne répondant pas aux appels » : la vieille dame était morte dans son lit. Dans l'ordre des choses, pas vraiment une opération de secours. En plus j'ai une mémoire de poisson rouge, et ça ne va pas en s'arrangeant, avec l'âge.
J'avais fait cette photo à cause de la pancarte « un train peut en cacher un autre », qui devait dater des années 40-50, avec un graphisme très désuet, genre Tintin chez les soviets. Je me disais à chaque fois que je la piquerais bien, la pancarte, pour la mettre dans la maison. Mais ne l'ai jamais fait, en bon citoyen respectueux. Un jour le joli panneau a disparu : quelqu'un de moins scrupuleux que moi, ou simplement jugé trop vieux par la SNCF, et parti à la poubelle ? Dommage.
Le portillon grince comme une porte de cimetière quand on l'ouvre, et il y a un gros caoutchouc pour amortir la fermeture.

Église de Touvre. C'est une jolie petite église romane comme il y en a des centaines en Poitou-Charentes. Celle-ci surplombe les sources de la Touvre, la seconde résurgence de France après la célèbre fontaine de Vaucluse. C'est tout près d'Angoulême, autrefois la rivière servait aux fonderies de canons de Ruelle. À des kilomètres de là, deux rivières, la Tardoire et le Bandiat, assez larges et au débit suffisant pour y faire du kayak, se perdent sous terre dans des fissures impénétrables par l'homme. Elles ressortent ici en une rivière majestueuse de 200 mètres de large, en trois sources : le Bouillant (à cause du perpétuel frémissement de sa surface), le Dormant (une vasque calme et glauque au pied d'un coteau), et la Font de Lussac (que je n'ai jamais trouvée). Mon pote Barnabé, plongeur spéléo émérite, y a plongé à plus de cent mètres de profondeur, et réussi à franchir le tube étroit, au courant énorme, du Bouillant. Récemment la jonction souterraine a été faite entre deux des sources, la Font de Lussac et je ne sais plus quelle autre.
Allez voir les sources de la Touvre l'été, au couchant. Asseyez-vous dans l'herbe, et rêvez aux démons des eaux secrètes. Rentrez seulement à la nuit. Mais ne faites pas pipi dedans, c'est interdit, on capte l'eau pour alimenter en eau potable la ville d'Angoulême. Et pisser dans une source, c'est sacrilège.





Poune et Tintin. Bah rien à dire sur cette image, sinon que c'était forcément un samedi midi puisque la petite était en tenue de danse. Les enfants aiment leur chien. Maintenant qu'ils sont loin, c'est lui qui leur manque le plus, bien plus que nous, les parents. Ces derniers jours, il étaient à la maison, et c'est moi qui étais à Paris : c'est aussi le chien, qui me manquait le plus. Souvent on pleure son chien qui meurt, plus qu'un proche. C'est stupide mais c'est comme ça. Les humains vivent leur vie et nous échappent, finalement. De même les chats. Le chien n'est qu'une pâte molle, un réceptacle de nos affections, nos désirs, un miroir pour nos angoisses et notre solitude. Un compagnon de balade, comme l'appareil photo.





Sur ce, je vous quitte, j'ai un chien à sortir. Il est assis à côté de moi, pose sa tête sur mon genou, soupire : « bon, t'as pas encore fini, quand-est-ce qu'on y va ? » Dehors il fait nuit, il pleut, il y a du vent, et il fait froid, et on n'a quasiment pas de jardin. Ayez donc un chien.

Vous pourrez lire mon texte ici

3 commentaires:

brigetoun a dit…

je sais je ne suis pas sensée avoir lu avant minuit mais dans les deux cas je ne comprends pas très bien - toi, tu es où ?

Asphodèle a dit…

J'ai lu cette "ode à un chien" en passant par Tonnay-Charentes que j'ai bien connu enfant, ce fut un moment nostalgique ! Un chien n'est pas qu'un réceptacle à humeurs, il manque vraiment comme un humain (voire autant) quand il disparaît et un autre chien ne le remplace jamais complètement, en cela il est un être vivant à part entière !

ceriat a dit…

Si les photos se suffisent à elles-même, les mots qui les accompagnent les enveloppent toutefois joliment. :-)