vendredi 2 mai 2014

Les vases communicants - mai 2014 (31) : Julien Boutonnier

Dans le cadre des vases communicants de mai 2014, mon 31ème échange de mots,

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

Tous les liens vers l’aventure du 1er vendredi du mois de mai 2014 sont ici.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Julien Boutonnier dont les mots sont ici.
Je me suis plus particulièrement promenée , au cœur des échanges de Vases communicants. Que de magnifiques textes !


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.

Nous avons échangé des photos, nous devions parler de photos, de nature…

Mais place aux mots de Julien Boutonnier.

BLONDI



Le 19 avril 1945
Blondi déboula dans une rue où se dressaient encore quelques façades béantes trouées de flammes. Il y avait de temps à autre des cris de femme et des rires de soldats russes qui s’élevaient des gravats. Comme un tank remontait la voie, la chienne se faufila dans les décombres d’une église. Un orgue d’une taille considérable brûlait sous des éclats de vitraux.
Sur le parvis, un enfant accroupi pleurait sur son fusil. Blondi s’avança pour renifler ses doigts. Il y eut une détonation. La tête du petit soldat fut emportée par le projectile. Le reste s’avachit mollement.
La chienne tira le corps frêle par le tissu de l’uniforme, se réfugia sous une poutre. Elle s’allongea près de l’enfant.
Elle gémissait rarement. Ses oreilles dressées pivotaient indépendamment d’un côté puis de l’autre.
Une bombe explosa dans la nuit. Des silhouettes enflammées coururent sur quelques centaines de mètres puis s’effondrèrent et se consumèrent, longtemps.
Une torche hurlante vint se briser sur les marches du parvis. Elle attrapa le fusil de l’enfant, le cala sous son menton et appuya sur la gâchette. Il y eut un bref jet de choses rouges, d’os et de cerveau, puis la flamme apaisée se recroquevilla sur les vieilles pierres et crépita sous le ciel étoilé. Parfois les bras, le torse, bougeaient un peu. On aurait pu croire qu’il y avait encore un peu de vie dans cette bûche.
Blondi se terra dans sa cachette, posa son museau sur le ventre tiède du jeune garçon. Son regard aux aguets scrutait l’obscurité qu’ici et là obscurcissaient des feux isolés. Dans le ciel un sourd vacarme d’ailes et d’acier n’en finissait plus.
Au jour la chienne tira le corps de l’enfant parmi les décombres, en prenant appui sur ses pattes avant, par à-coups. Elle s’engagea dans la rue.
Des soldats russes en faction cessèrent de parler quand ils virent l’animal qui de sa mâchoire puissante déplaçait lentement le corps sans tête du poussin hitlérien.
Le ciel vide désormais, la ville, tout sembla se taire.
Les hommes regardèrent longtemps le laborieux cheminement du berger allemand. Il y en eut pour pleurer et frotter leurs yeux crasseux. D’autres retrouvèrent un instant la langue de leurs mères, sa douceur, son âme.
Blondi atteignit une artère plus large. Sur le bord elle s’assit et considéra durant de longues heures l’intense noria des véhicules de guerre qui l’empêchait de traverser.
Le corps de l’enfant, tout à fait froid dorénavant, reposait à ses pieds.
Les soldats qui saluaient Blondi ne comprenaient pas au premier coup d’œil que cette masse étendue à côté du chien était un cadavre d’enfant.
Aussitôt qu’ils identifiaient le gisant juvénile, son crâne ouvert par le devant, ils baissaient la main, cessaient de sourire, se taisaient lourdement et gardaient longtemps après les avoir dépassés la tête tournée vers l’animal et son mort.
Pour beaucoup, cette étrange scène se fixa dans la mémoire comme un moment de pur crépuscule, comme une épiphanie de la chute.
Au soir les tanks disparurent. Des tirs nourris fusaient alentour. Blondi serra entre ses crocs la veste du petit, à hauteur de ventre, et traversa l’avenue en direction d’un parc.
Elle se redressait parfois, guettait un signe dans la désolation qui l’entourait, humait les odeurs des putréfactions, des canons et des cendres, gémissait un peu, aboyait presque et, prise d’une impulsion subite abandonnait le cadavre, courait à toute vitesse dans la nuit, sautait par-dessus les arbres couchés, les haies incendiées, les machines et les morts.
Mais bientôt elle revenait à son effort et charriait le bout d’enfant.
Ce fut à l’aube environ qu’un projectile hasardeux traversa sa poitrine et la frappa en plein cœur. Elle s’affala sans délai sous un saule pleureur, au bord de l’eau où flottaient d’étranges troncs d’arbre. Le cadavre épouvantable de l’enfant, niché dans son flanc, tétait enfin ses mamelles.



Adolf Hitler tenant Blondi en laisse aux côtés d'Eva Braun.


Texte : Julien Boutonnier
Photo 1 : Danielle Masson
Photo 2 : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive)





Grand merci à Julien.


Pour pourrez découvrir mes mots … ici chez Julien Boutonnier

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants


2 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

chienne de guerre !

François Le Niçois a dit…

A quelques heures près, le lis ce texte 80 ans après e 6 mai 1933, où l'Allemagne fut le théâtre d'un pillage général des bibliothèques de prêt et des librairies, avant-dernier acte de la « campagne contre l'esprit non allemand. » Les troupes d'assaut estudiantines se chargent de la collecte et du transport des ouvrages incriminés. À Berlin, les étudiants de la faculté des sports et de l'école vétérinaire prennent d'assaut l'institut de sexologie de Magnus Hirschfeld, situé dans le quartier du jardin zoologique, et pillent une bibliothèque riche de plus de dix mille ouvrages.