vendredi 7 septembre 2012

Désir d'histoires (19), Edition 72 - Je m'appelle Majolique



Des mots, une histoire 72




 
La nouvelle récolte pour Des mots, une histoire 72 a donné ceci comme mots imposés :



Tous les textes sont ici.

Course éperdue vers l’impossible étranger.


Je m’appelle Majolique.

Drôle de prénom, as-tu pensé immédiatement en le découvrant.
Je dois être la seule à m’appeler comme cela.
D’après ce que l’on m’a dit, j’ai été conçue sur cette île où je n’ai encore jamais traîné mes pas, à Majorque. Une péripétie parmi tant d’autres dans la vie de ceux qui m’ont offert la vie.

Je te le dis et redis pour que jamais tu ne l’oublies.

Je m’appelle Majolique.

Je dois prendre de la distance… facile à dire… il y a déjà trop de kilomètres entre toi et moi… pas tant que cela pourtant… si je réfléchis bien….
Combien ? Je n’ai jamais calculé. Mais il y en a trop.
Si trop…
C’est trop…
Il va falloir faire un choix.

Mettre en parenthèse notre histoire… quelle idée… d’ailleurs c’est impossible…
Quelle aporie !

Mon instinct de conservation m’en empêcherait.
Trop peur de me noyer.
Comment respirerais-je ? Cela te fait sourire.
Tu m’imagines tout d‘un coup sous une tente à oxygène…
Tu m’imagines… j’imagine ce que tu imagines.
Je ne changerais jamais, penses-tu.

Et tout d’un coup, tu m’imagines
Emmurée…
Oui, c’est cela…
C’est vrai que j’en serais capable.
J’irais là-bas…

Oui, tu sais tout là-haut…
À droite…
Au bout du bout des terres.
Où je t’ai dit et redit que je voulais que tu disperses ce qui resterait de moi.
Je sais, je rabâche...

Je m’appelle Majolique.

Là-bas, personne ne m’entendrait hurler,
Igolo… rigolo… gigolo… igolo… rigolo… gigolo…

L’écho en resterait coi.
Allez, répète l’écho après moi…
Igolo… rigolo… gigolo… igolo… rigolo… gigolo…

Rien. Je n’entends rien.
Répète, s’il te plaît.
Igolo… rigolo… gigolo… igolo… rigolo… gigolo…

Je suis lasse. Et si…

Si j’étais peintre, je prendrais mon crayon de charbon.
Je te croquerais et laisserais partir au vent ces traits non satisfaisants de toi.
Normal, je ne sais pas dessiner…
Donc inutile d'essayer.
Ce ne seraient que gribouillis inutiles et informes.

Si j’étais musicien, j’aurais pu faire vibrer mon archet et jouer ce titre que tu aimes tant…
Mais je ne sais même pas reconnaître un la d’un si.
Mes oreilles sont sourdes et mes mains gourdes.
Il ne faut pas rompre le charme du bruit des vagues furieuses
Elles s’écrasent sur les rochers qui entourent le phare d’Ar Men

 (image éloquente et toute en force - © www.jean-guichard.com)

Je m’appelle Majolique.

Me voilà repartie toute en exagération !!!
Comme tu le dis parfois, toi mon impertinent, cela chapeaute là-haut.
C’est le moment de la rentrée des foins.
Il faut que je retourne chez moi, vers nous.
Changement de direction, j’abandonne la mer.

Et suivant mon inspiration, je prends la route.
Je suis à perte de vue les rubans d’asphalte à travers la Beauce.
Je veux rentrer chez nous.
Je reprends la route.
Je fais une halte au Clos des raisins…

Tu te souviens…
C’était un 32 octobre.
Mais je n’ai pas voulu pousser la porte…
Tu n’étais pas là. J’ai eu peur de ton fantôme.
Pourtant…

Je m’appelle Majolique.
J’oublie ma détresse.
J’oublie les flots qui m’attiraient tant.
L’euphorie me gagne.
Les blés ondulent à perte de vue.
Mais tu es toujours présent dans mon esprit.

Tu me poursuis.
Je suis trop sensible.
Je sens.
Je ressens…
Je suis à fleur de peau.

Ton absence me fait toujours aussi mal.
Ton attitude hautaine me jette à terre.
Tout se bouscule.
Je ne sais plus où j’en suis.
Je suis Majolique, ta magique.

Je m’appelle Majolique.




Les vases communicants (13), Eve de Laudec Mes Moires


Dans le cadre des vases communicants de septembre 2012

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...


J’ai commencé à échanger avec Ève, si je peux me permettre.

En regardant d’un peu plus près, un ami, façon de parler, commun sur FB : Hervé le Tellier.

J’ai eu le plaisir de participer à quelques ateliers avec lui et donc de le côtoyer au village.
Et tout d’un coup, une envie soudaine d’OuLiPo m’a prise.

Maladie contagieuse parfois… quand on avale la potion magique concoctée par les mots des Oulipiens…

J‘ai fouillé dans ma bibliothèque.
Et cela s’est imposé…
Et si on s’amusait au « Je me souviens »…
mais il y en a tant…

Et j’ai regardé de nouveau le nom du site d’Ève

J’avais mal lu… c’était

Bienvenue sur l'emplume et l'écrié


Et j’avais lu… la plume et l’encrier…

Et si on écrivait des « je me souviens » autour de ces deux mots…

Qu’en pensez-vous Ève ?

A cette proposition charmante, j’ai bien évidemment répondu oui, avec plaisir et  me suis plongée avec un peu d’appréhension dans les profondeurs de mon subconscient qui avait  guidé ma main  pour ce choix de l’Emplume et l’Ecrié. Au-delà de la sonorité et du jeu de mots, j’ai donc sondé profond pour vous présenter quelques ressentis que m’ont dicté ce plongeon. J’écris rarement sous une contrainte, aussi j’espère que dans cet échange je ne vous décevrai pas !


Mes Moires ondoyantes, je me souviens.

Je me souviens du geste, la
 Cigarette du père, bout ondoyant, irisé, naissent de la nuit ombreuse mille danseuses, arabesques chatoyantes, plumetis rouge sang, la
Main calleuse, sèche du grand-père qui cisèle au couteau le radis en pétales, en libère l’âme, sculpte les plumes roses.

Je me souviens de l’innocence
 Marquise de papier crépon, petite fille modèle à l’aigrette opaline
Caresses légères, cils vibratiles, peau rétractile,
Petite fille papier buvard, assaillie, pétrifiée, diaprures de soleil pâle violant le sous-bois,
Le rapace noir plane et attaque, plaque et atteint, plumes souillées sombres, suintent, encre invisible, l’emplume s’éparpille, ébouriffe la luette, se rejoint en amas et se fond sans criée.

Le pistil venimeux
Des ailes du corbeau
Dans un halètement d’ailes
Sur une âme perchée



Je me souviens du temps
 L’emplume est tapie sous le froid,
Rémiges lustrées, nacrées d’un crachin breton béton, larmes effilées, penne mort-dorée, mort-léchée, langue verte de gris
Elle attend, sans conscience, elle attend
L’écrié

Et le temps s’amollit
Et rit de ses avants

Je me souviens que le froid cède aux saisons
 Elle a deviné météo.  Savoir le vent caresse, au sens zéphir, au sens désir, isohypses emmêlés et pinceau effleuré, et de trille engorgée en ramage libéré, mélopée oulipienne, la plumée poésique  se répand au courant ascendant, mais

Je me souviens de
 Lui, l’aigle arc-en-ciel aux plumes exaltées, pointillées de murmures, en feu et à corps et à rire et à rire et… à cri, et les plumes en nervures, soufflées, explosées, balayées,  ramassées à l’appel, gong acier, enclume, emplume.
 Lui, l’aigle arc-en-ciel perce le cœur de l’O qui s’écarte, se distend, ne veut rompre, cède, éclate, enfin parler, enfin, hurler l’effroi originel qui déplume, tournevrille, tourneboule, ronde infernale des danseurs de la pluie, échassiers aux cernes mauves, les derviches insensés torsadent la couleur passée d’un avant dépassé, mots fulgurance, clamés calmés, gueulés, rugis rougis, éructés, vomis, éjectés, encrés ancrés, pondus, griffonnés griffés,


Incandescente mémoire criée, écrite, décriée, écriée

Le temps réconcilie
L’emplume et l’écrié

Eve de Laudec 12 août 2012
Les deux tableaux sont de Belsinski 

La liste de tous les autres échanges est ici.

Les vases communicants (12), Pour Claude Favre


Pour Claude Favre

Vase communicant collectif septembre 2012

Grâce à Ana B
Et à son message du 8 août 2012
« je devais en septembre accueillir Claude Favre dans le jardin sauvage, mais en juillet la voix les yeux le corps de Claude Favre se sont tus - depuis quelques jours Claude Favre voit de nouveau la couleur du jour - alors pour ces vases communicants de septembre je souhaiterais écrire pour elle et avec vous - vous c'est à dire lecteurs de Claude Favre porteurs comme moi de sa voix de son écriture forte cinglante si particulière - merci de me répondre - les textes seront mis dans le jardin sauvage (Claude n' a pas de blog ) et envoyés à Claude Favre –« 

Un collectif de mots qui fait vibrer… et donne encore plus envie de lire, relire, découvrir Claude Favre…

Découvrez ces textes…

Les yeux de Claude Favre – Brigitte Célérier



Les yeux de Claude – les yeux de Claude ont repris vie, dit-on – leur souhaitons, leur demandons de lui porter joie.
Les yeux de Claude, la rare, la toujours présente – les mots de Claude, force, violence, et tendresse, et justesse et rire parfois – besoin en avons
Eux, yeux de Claude Favre leur demandons juste l'acuité qu'elle en attend, juste
et mes yeux lisent, entendent:

ça râl'caboche et son branle
ça crac le cœur

et nœuds des yeux dans le
ciel étonnant

et racl d'faces cœur bunker
plus on sait plus des espoirs (Cargaison – Atelier de l'agneau)

Claude Favre, derrière ses mots –résistance, rouge - leur poésie forte, leur violente tendresse
Les yeux, les mots, Claude, suis là lointaine et timide, ne peux qu'essayer de comprendre, vraiment, ne peux que ne pas oser penser pouvoir le ressentir



À Claude Favre - Sabine Huynh



lire qu'en juillet la voix les yeux le corps de Claude Favre se sont tus & se dire chère Claude Favre la mer devant vous la mer derrière vous courage Claude Favre dont on ne connaît que la respiration le souffle obstiné la "mal langue" les défis & les dérapages fulgurants

penser à Claude Favre dont on a vu des photos entendu la voix deviné les bracelets monter et descendre sur son bras & dessous les os & se dire que dans leur moelle s'échafaudait déjà le gris du jour où la main a cessé de répondre le visage de sourire la rétine de capter

imaginer Claude Favre fauchée Claude Favre à terre_ du malaise noir plein la tête les cheveux comme un rideau de crêpe tiré sur ses traits fatigués Claude Favre en mémoire muette en bouche fermée sur des plaisirs enterrés vivants roulés en boule en chute libre dans sa gorge sèche

voir Claude Favre à la fois immense & minuscule Claude Favre touchée atteinte éteinte volée vouloir étreindre Claude Favre pour ramener Claude Favre à la voix à la danse à l'illusion s'il le faut comme si l'on détenait un quelconque pouvoir au-delà du vouloir & du croire

savoir que Claude Favre a fichu le camp voir Claude Favre autrement dans l'antichambre immobile Claude Favre harcelée par les tais-toi le visage tourné vers le mur & se demander si lamentations il y a eu si de l'autre côté du seuil on est aussi seul que du côté de la frayeur de vivre

être loin de Claude Favre mais espérer que ces lignes lancées par-dessus les ondes atterriront chez elle écrire "j'irai vous voir demain" en le pensant étirer les doigts les bras le cou jusqu'à Claude Favre jusqu'à la caresse jusqu'au baiser jusqu'au réveil au retour de Claude Favre

aux dialogues avec Claude Favre à ses mots qui s'ébrouent et merdRent gaiement en évacuant le goudron de leur ailes pour l'envolée




 
À Claude Favre - Jean - Yves Fick



quelque   /   du   /   soir   /   l’heure
la   /   voix   /   passe   /   l’ombre
d’une   /  aile  /  inaudible
la   /  nuit   /   s’enracine.

les   /   sources  /   vont   /   rares
au   /   mitan   /   des   /   pierres
l’âpreté   /   des   /   vents
dessine   /   des   /  runes.

un   /   lent   /   brasier   /    – l’étoile
glisse  /  sur  /  l’eau   /   nocturne
le   /   silence  /   dilate
l’obscurité   /  des  /  voûtes.

ni   /   chemins   /  ni   /   pas
d’ici   /   le   /   lieu   /  seuil
à   /  toujours   /   rejoindre
quelque   /  feu   /   aveugle.

le  /   dièdre   /   se   /   clive 
où   /  la  /  forme  /    incline
le   /   rêve   /    déferle
le   /   souffle   /   s'emporte.


que   /   le   /    pas   /   délaisse
d’un   /    geste   /   la   /    nuit
une   /   voix   /   diurne
endort   /   les   /   étoiles.


d’où /   sont   /   les  /   visages
la    /   rive   /  les   /   flots –
mais   /   l'eau   /    impassible
reflète   /   cette   /    aube.



REPOS DU MINOTAURE - André Rougier



À Claude Favre, sans qui rien n’aurait été comme il est

Ce qui vient:
ruban qui se dévide,
butin furtif,
lent en ses enfances, ruine
que tout ronge et que
rien n’interrompt,
affût des faucons
que le temps toujours
finit par assouvir,
pans, strates et viles
questions pour de bon arpentées,
imbibant toutes poignes,
toutes saisies, toutes infortunes,
et les paupières pliées,
la fièvre veuve, l’âge sans raccord,
l’ombre qu’on mutile,
le regard comme déchu
sous les doigts en sang
de l’accoucheur,
don des rages du retour,
de l’acte comme oubli,
et (même flairant le piège)
de l’obscur plaisir de s’en aller
jusqu’aux bois de passage,
et la tenaille du feu,
tâche à parfaire, toujours,

mais à l'écart, là où
rien, ne fut en vain
forgé et soupesé,
ni la blessure de grandir,
ni la plaie de trop
qui moque, mais ne t’altère ni ne
te discerne



En gueuloir & veines saillantes -    Christian -- g@rp

---------------------------------

Le chaos n'est pas là où on croit
Mais d'un mot ça saute à l'autre & dans l'espèce d'espace né entre les deux qui pas n'existe,
ce pas, de côté, l'interstice, fracturant le vide du silence de la page, des forces en présence
apparaissent, combat se livrent, avec cri de guerre hallali à l'assaut du son, de la langue, les mots,
l'écho du son des mots de la voix, se heurtent, entre chocs,
croisent le faire jusqu'au jaillissement des étincelles de la - vois ! - langue de guingois
- première impression -
l'avant garde qui jamais ne se rendra
- tordue pour mieux t'écouter lire mon enfant
- deuxième impression -
jusqu'à ce que la langue
d'abord lue en tête à tâtons résonne en voix de l'envers
et contre tout à la fin touche.
Du k.O apparent des mots jaillit alors l'ordre dissimulé
camouflé de la langue en tenue de combat à l'assaut du réel lancée en roquette,
en flammes
avec l'o(r)eil(lle) aiguisé(e) d'un sniper
- shot ! -
tranchant net sec l'épaisseur du quotidien âpre paré de la ouate étouffante anesthésiante administré à la volée en becquetée à moineaux
- nous.
Le chaos n'est pas où on croit, car lui veille -
- shoot ! -
- un jour demain la vie est belle comme une overdose -
- shot ! -
discussions
à bras le corps à haute voix
à prendre
à lire
en gueuloir & veines saillantes





(pour Claude Favre) - Arnaud Maisetti


Pas le silence
(pour Claude Favre)

le cadavre sort par la
langue, c’est quand même
une histoire vraie
le tournis c’est sûr que
pas le silence, c’est sûr
que pas le silence,
C. F.

Dit la langue est matière de vivant, celle qu’on mâche dans la bouche longtemps dans le noir pour pouvoir ensuite, fort, la lancer, parois du monde qui résiste ; dit la langue résiste le monde, l’arrête, ses scandales ses douleurs ses blessures, c’est dans la bouche les mots comme du verre pillé et quand ensuite tu l’ouvres, coulent tant, et tes doigts trempés, à la source pure des lèvres, et la page qui vient s’écrire elle porte cela aussi, qui la nomme, coulure transparente aux amertumes ; dit aussi quand délire le monde ses fables et que soudain on voit, nous, ce qu’on ne verra jamais de nos yeux tus : et les rêves partout qui débordent, les lèvres comme des mains portées sur le noir partout pour l’agrandir, et sur les parois les ongles, qui s’arrachent, y déposent de la peau, ce n’est rien, ce n’est rien, et avance la langue encore pour, encore, arracher la peau morte des murs, les doigts à l’encre sèche reviennent à la bouche pour encore rouge de noir ainsi léchés reprendre la marche, plus loin plus loin ; dit la vie n’est pas ce que l’on nous avait dit, toute cette masse inerte de corps qui dans les rues forment ce caillot de pensées dans le corps inerte du monde amassé partout, il faut bien qu’un vienne et dise : non, ce n’est pas cela, du monde j’en ai le corps plein aussi, et c’est un autre, oui : la langue viendra à sa blessure pour dire : ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, parole de vivant ; dit le rêve quand on ferme les yeux possède la même couleur de nuit mais c’est pour mieux la voir, alors la langue s’y enfonce, et parfois plus longtemps qu’une nuit, parfois plus longtemps que deux nuits ; trois commencent l’éternité du réel qui lui résiste ; alors le prix à payer ; dit la vie le prix à payer de la vie, je n’ai pas la monnaie et le froid quand il fait froid, je n’ai pas la monnaie du temps qui passe, dit le corps qui là au milieu de la pièce peut tomber, et se réveille ailleurs, et toutes ces visions de la mort quand on la met au passé ; dit la mort enfin, mais c’est seulement pour ne pas la dire jamais, et dire : parole de vivant puisque l’au-delà n’existe qu’en moi, c’est cela que mon visage porte sur le visage ; dit le visage de mon corps, blessé, mais tenu à bout portant de nous, comme pour nous dire : je dis encore ; dit le monde impossible, son organisation aberrante, un port d’où on ne part pas, juste un quai, le monde comme un quai, et tout ce monde là qui tourne le dos à la mer pour vider les poissons, dit les corps des poissons quand on les vide, comme on viderait le corps et la tête de toutes ses pensées, mais la pensée résiste, et chaque poissons morts entre les doigts portent la mer en lui et son désir, et la rejoindre aussi, masse mouvante sur corps vague qui dérive ; dit la dérive, mot de dérive : s’être retrouvée au bord extrême du vieux monde, et n’avoir rien pour franchir que la langue : la langue franchit, alors ; dit chaque mot dans le noir pour l’enfoncer, et dans la gorge, se dira autre chose que le mot mais parole de vivant, la vie qui insiste, qui ne cesse pas de réveiller le corps même si après être tombé, le corps articule les mots plus lourds, ceux qui demeurent vivent encore plus loin que nous ; alors, dit la langue pour nous dire ce qui au plus profond de la langue vit encore, pour que nous, pauvres de corps et sans la mort pour nous, puissions suivre des yeux la trajectoire de la vie sur la peau morte du monde qui l’invente ; dit après le silence, que le silence est mort, lui aussi, d’avoir été accompli et franchi, et qu’au réveil, la langue puisse dire : pas le silence, et tout ce qui lui résiste, le corps posé au travers de la gorge du monde, pas le silence, jamais
  
play contre play - ana nb



elle jette la langue suppliante - play - elle jette la langue disciplinaire - play - elle jette les lignes les phrases les chapitres  - play - à la gueule ouverte des conclusions sans X
play - contre play- de quel temps sa voix incarnée
elle rapte les signes des abysses - play - street abysses - play -
 elle bat l'écriture glorieuse - play - elle bat l'écriture vaillante - play - elle bat toutes les écritures trompeuses - play -
elle porte l'épée dans sa langue elle enfonce les sons hurlés sous ses ongles dans son palais dans la crypte du récit à purger
play - contre play- de quel temps sa voix incarnée
elle rapte l'apesanteur - play - street apesanteur - play
elle abat le roi malheureux -  play - elle abat le procurateur de l'introduction - play - elle abat le lexique captivant - play - elle abat le ciment serré de la  juste syntaxe - play
elle claque sa voix contre les ruines de la confusion  elle trace un cercle les yeux fermés - et au- delà elle brise la lenteur sonore du ciel
elle crache l'air vide - play - elle crache l'air du rien - play elle brise le cercle aux origines brumeuses -play
elle tourne elle tourne elle vacille elle tangue  elle tourne avec la solitude de l'araignée
elle se tient là - elle cache dans ses os dans sa peau dans ses yeux la luz luces lumière
elle capte l'inverse des pierres - play
le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot peur -le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot faim - le corps arrêté de l'enfant -play - dans sa bouche le mot sommeil - le corps arrêté de l'enfant - play- dans sa bouche le mot froid - le corps arrêté de l'enfant -play - dans sa bouche le mot guerre - le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot feu - le corps arrêté de l'enfant - play -dans sa bouche le mot maison - le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot soldat -le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot cicatrice - le corps arrêté de l'enfant - play - dans sa bouche le mot frontière - le corps arrêté de l'enfant -play - dans sa bouche le mot - musique
play - contre play - de quel temps sa voix  incarnée  



« ça me triste » - Danielle Masson


- 1 -

« ça me triste » de ne vous avoir découverte que dans le feuilleton de Poezibao en ce début d’été 2012 !!!!

- 2 -

« ça me triste » de ne pas avoir appris le pluriel des mots en –ou avec vous.
Un bijou ce poème (Poux et peaux).
Il m’en reste un caillou dans ma chaussure qui me fait mal de ne pas vous avoir entendu le dire ou le lire, je ne sais le mot approprié.
Mon genou se serait-il plié en signe d’admiration ?
Les hiboux veillent et écoutent eux aussi. Ils sont choux.
Vous avez fait joujou avec les mots conjugués au passé ; ils me vrillent les oreilles.

- 3 -

« ça me triste » de ne pas avoir lu plus tôt votre « pas de titre ni rien ».
J’étouffe.
je sombre.
je litanie à bout de mots autant de « es-tu là. » hurlés que vous.
Je mets un ? contre votre ..
Je suffoque à chacun de vos points posés.

- 4 -

« ça me triste » d’être entrée à reculons dans votre Agencement Répétitif Névralgique (ARN) « brûleurs ».
je ne savais pas quelle page commencer.
L’ordre était-il vraiment si important ?
Les mots sont trop forts.
Ils hurlent dans mes oreilles.
Quelle terre d’asile vous nous tend les bras ?

- 5 -

« ça me triste » de lire et relire « Vrac conversations, ». Il n’est jamais trop tard.


samedi 4 août 2012

Chez Asphodèle les mots en U (15), Vous ne devinerez jamais


 

LES PLUMES DE L’ÉTÉ 21 – mots en U !



Ici, pour lire les textes du jour



Il s’appelait Utérus.

Je n’en crois pas mes yeux ni mes oreilles d’ailleurs.
Pourtant je devrais être habituée, cela dure depuis 2 102 jours mais je ne m’y fais pas.

Rien n’est utopie, tout est vrai de vrai dans ce qui va suivre.

Il faut dire qu’il est unique. Oui celui qui s’emploie parfois à me faire tourner chèvre avec son don d’ubiquité et son sens assez particulier de l’humour. Il répond au doux nom de Tinange.

Dans ses us, se servir d’un ustensile de cuisine, par exemple une fourchette pour jardiner.
Cela ne vous étonne pas !
Moi, cela m’exaspère surtout quand toute l’argenterie de mon arrière-grand-mère y est passée. J’ai juste réussi à sauver une petite cuillère. Tout le reste a disparu ou parade dans son jardin potager.

Aucun respect, je vous dis !

Inutile de lui lancer un ultimatum pour que cessent de telles pratiques.
Je connais sa réponse d’avance : « Au moins, elle est utile ton argenterie au lieu de dormir au fond d’un tiroir »

Est-ce que cela se soigne ? Il serait peut-être urgent que je m’en renseigne. Ce tic ou ce toc a peut-être un nom usuel.

Mais enfin, cette ménagère usée par les années, pardon patinée, je n’en avais que l’usufruit.
Et si un de mes frères décide tout d’un coup qu’elle lui revient lors de son union avec Mademoiselle Marie-Caroline de Haut-Chemin…
S’il souhaite surprendre Monsieur son futur beau-père, Monsieur Urbain de Haut-Chemin, propriétaire de l’usine dont il a été le coursier, il y a encore peu de temps, l’amour ne se commandant pas.

En effet je n’ai jamais été la légataire universelle d’un des trésors familiaux, juste sa dépositaire.

Je pourrais toujours essayer d’expliquer qu’il me l’a usurpée mais personne ne me croira et on m’accusera de ne pas avoir veillé au grain.

J’espère que je ne mériterais pas pour cela un uppercut, car mon frère ne plaisante pas avec les trésors de famille.


Mais hier, cela a été digne du Père Ubu.

De nombreux animaux vivent autour de nous, dont ma tortue Tomate, elle aussi faisant partie de mon héritage.
Depuis longtemps j’avais envie d’un compagnon pour elle mais savais que c’était utopique, les tortues étant introuvables sur le marché légal.

Tinange est arrivé avec une boîte entourée d’un gros nœud en velours vert. J’imaginais cachés dedans chapeau de paille, sandalettes et robe assortie que j’avais aperçus dans la boutique de mon amie Mireille.

Je m’en voyais déjà étrennant la tenue au mariage de mon frère, celui dont je vous ai parlé un peu avant.

Tinange posa le carton sur la grande table.
Quand je vis le dit-carton s’agiter, je commençais à douter.
Je me méfiais, craignant tout d’un coup une blague douteuse de mon compagnon.
J’ouvris le carton et découvris une énorme tortue.

Mon vœu était exaucé pour ma chère Tomate mais je restais bouche bée quand je lus le carton l’accompagnant.

« Bonjour, je m’appelle Uchronie. J’ai 92 ans. Merci de prendre soin de moi.
PS : Mon vrai nom est Utérus, nom douteux donné par mon ancien propriétaire. Mais j’ai accepté que Tinange me rebaptise. »


vendredi 3 août 2012

Les vases communicants (11), Le passage par Christopher Selac



Dans le cadre des vases communicants
d’août 2012

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...



L’aventure du mois d’août 2012, est ici ou ici.

J’ai grand plaisir à accueillir Christopher Selac
Que vous pouvez lire ici,
Découvrez son dernier roman paru, ici, en vente dans toutes les bonnes librairies…

Un titre d’album échangé,

Une phrase en incipit : « Pourquoi habites-tu plus loin qu'à pied ? »

Et l’imagination s’est mise en route.

Et tout comme moi, vous ne serez pas déçu…
Laissez-vous entraîner dans




Le passage, par Christopher Selac

- Pourquoi habites-tu plus loin qu'à pied ? demanda-t-il lorsqu’elle vint le chercher.
Elle le toisa, pensive, avec son regard d’adulte. Des raisons par dizaines : sens unique de circulation, route barrée pour cause de travaux, courses à faire, manifestation sportive, cérémonie culturelle, prise d’otage, alerte à la bombe, ou simplement envie d’ailleurs…
- Monte, je vais t’expliquer, lui répondit-elle finalement, en déverrouillant à distance les portes du cabriolet.
La véritable raison, c’était le Passage. Trop petit pour comprendre. Même s’il avait pour consigne de passer par là, le plus court chemin pour rentrer chez lui, mais jamais seul, surtout jamais seul. Un tunnel sous la quatre voies, quelques marches pour y descendre, autant pour en remonter, avec entre deux une longue obscurité de béton en lignes brisées, pour ne pas voir d’une entrée à l’autre, pour ne pas faire de sa traversée un jeu pour bolides pétaradants à deux roues. Dans le meilleur des cas, une odeur d’urine qui vous prend à la gorge, un néon sur deux qui fonctionne, les inscriptions à la bombe sur les parois grises de ce béton qu’il vaut mieux ne pas lire, et les pires sortes de déchets qui traînent par terre, à ne surtout pas toucher avec les doigts. Et prier pour ne croiser personne à certaines heures, surtout quand…
- Attaché ? demanda-t-elle au petit garçon. Il hocha la tête en guise de réponse.
Le Passage, elle ne le prenait plus. Depuis longtemps. Le moteur s’éveilla, et avec lui des frissons à travers tout son corps. Chasser le Passage. Le fuir. Le plus vite et le plus loin possible. L’accélération les engonça profondément dans leurs sièges, lui avec le sourire, assis à l’avant, privilège trop rare, elle, les cheveux presque à l’horizontale, guidant le vent qu’ils fendaient vers le coffre, vers les souvenirs qu’elle laissait derrière.
- Alors, tu m’expliques ? revint-il à la charge dès le premier carrefour.
- Je ne fais que ça.
Le feu vert, elle appuya encore plus fort sur la pédale. Il reconnut la route de la corniche, il sut où ils allaient. Le soleil essayait tant bien que mal de tenir leur rythme, ils défilaient devant le paysage qui n’avait d’autre solution pour les ralentir que de s’enrouler autour de la roche, et plus ils déjouaient ses pièges, plus l’altitude leur offrait la vision sur le large, sur les reflets de bleu qu’ils voyaient de trop loin pour les appeler des vagues.
Elle s’arrêta là-haut, après quelques centaines de mètres sur le petit chemin qui naissait dans l’extérieur du dernier lacet. Ils connaissaient l’endroit tous les deux, il y avait des initiales gravés sur presque tous les arbres, presque les mêmes lettres que celles peintes à la bombe, et pourtant si différentes. Elle l’invita à s’asseoir à même la roche, au milieu des lichens, avec autour d’eux le concert des cigales qui couvrait le bruit de la ville en dessous, sous leurs pieds dans le vide, elle respira fort, un grand coup, et il fit pareil, les yeux qui flottaient sur la mer posée en horizon devant eux.
- Pourquoi habites-tu plus loin qu'à pied ? demanda-t-il encore, maintenant qu’ils étaient au calme, maintenant qu’ils étaient loin.
Parce qu’elle ne pouvait plus éviter de répondre, elle se lança dans des grandes explications, avec des mots de grand, des choses compliquées comme « habiter, ce devrait être vivre. Mais vivre ici, c’est être habité par l’endroit, c’est lui qui vit en nous, un peu comme en bas, mais à l’envers, tu comprends ? ». Il comprit qu’elle ne voulait pas en parler, alors qu’il lui aurait suffi de dire qu’en voiture il fallait aller chercher le pont, celui qui passe sur la quatre voies, pour pouvoir regagner la résidence, ses tours, et l’autre bout du Passage. Descendre de la voiture le regard triomphant, comme si on l’avait vaincu en évitant de le prendre, tout en sachant qu’il sera là encore demain, et que cette fois-là, ce sera obligé, il faudra l’emprunter.
- En passant par là, ce n’est pas moi qui l’emprunte, c’est lui qui m’emprunte, pensa-t-il à voix haute. Un peu plus chaque jour. Comme toi avant, pas vrai ?
Elle ne répondit pas, les yeux ajoutant des larmes à l’horizon pourtant bien rempli. Le soleil les avait dépassés depuis longtemps. Comme moi aujourd’hui, pensa-t-elle, comme moi pour toujours.



Crédit photo :
le-tunnel-qui-fait-peur-quand-on-est-gamin, par Yohann Legrand


Grand merci à lui.

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants, que chacun puisse relayer les autres... »