jeudi 5 juin 2014

Les vases communicants - juin 2014 (32) : Marianne Desroziers

Dans le cadre des vases communicants de juin 2014, mon 32ème échange de mots,

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

Tous les liens vers l’aventure du 1er vendredi du mois de juin 2014 sont ici.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Marianne Desroziers dont les mots sont ici.
Je me suis aussi promenée , y ai croisé le lapin blanc d’Alice, la petite île de Margaret Wise Brown, une sorcière


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.


Place aux mots de Marianne...


LA BOÎTE À SECRETS

Dans une boîte à secrets, cachée sous mon lit, je garde mes mots précieux, ceux qu'il est bon de se répéter en boucle les soirs de cafard, ceux qui me rendent encore plus joyeuse quand je suis joyeuse.

Samarkand.
Istanbul.
Vladivostok. 
L'île de Pâques.
Les Kerguélen.
Libellule.
Crique.
Violette.
Murmurer.
Tintinnabuler.
Cascade.
Glaïeuls.
Garance.
Rose trémière.
Saule pleureur.
Orange amère.
Nougatine.
Framboise.
Marmoréen.
Clown.
Falbalas.
Fanfreluches.
Vert sénople.
Bleu céruléen.
Crécelle.
Maman.

Grand merci à Marianne.


Pour pourrez découvrir mes mots … ici chez Marianne

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants


vendredi 2 mai 2014

Les vases communicants - mai 2014 (31) : Julien Boutonnier

Dans le cadre des vases communicants de mai 2014, mon 31ème échange de mots,

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

Tous les liens vers l’aventure du 1er vendredi du mois de mai 2014 sont ici.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Julien Boutonnier dont les mots sont ici.
Je me suis plus particulièrement promenée , au cœur des échanges de Vases communicants. Que de magnifiques textes !


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.

Nous avons échangé des photos, nous devions parler de photos, de nature…

Mais place aux mots de Julien Boutonnier.

BLONDI



Le 19 avril 1945
Blondi déboula dans une rue où se dressaient encore quelques façades béantes trouées de flammes. Il y avait de temps à autre des cris de femme et des rires de soldats russes qui s’élevaient des gravats. Comme un tank remontait la voie, la chienne se faufila dans les décombres d’une église. Un orgue d’une taille considérable brûlait sous des éclats de vitraux.
Sur le parvis, un enfant accroupi pleurait sur son fusil. Blondi s’avança pour renifler ses doigts. Il y eut une détonation. La tête du petit soldat fut emportée par le projectile. Le reste s’avachit mollement.
La chienne tira le corps frêle par le tissu de l’uniforme, se réfugia sous une poutre. Elle s’allongea près de l’enfant.
Elle gémissait rarement. Ses oreilles dressées pivotaient indépendamment d’un côté puis de l’autre.
Une bombe explosa dans la nuit. Des silhouettes enflammées coururent sur quelques centaines de mètres puis s’effondrèrent et se consumèrent, longtemps.
Une torche hurlante vint se briser sur les marches du parvis. Elle attrapa le fusil de l’enfant, le cala sous son menton et appuya sur la gâchette. Il y eut un bref jet de choses rouges, d’os et de cerveau, puis la flamme apaisée se recroquevilla sur les vieilles pierres et crépita sous le ciel étoilé. Parfois les bras, le torse, bougeaient un peu. On aurait pu croire qu’il y avait encore un peu de vie dans cette bûche.
Blondi se terra dans sa cachette, posa son museau sur le ventre tiède du jeune garçon. Son regard aux aguets scrutait l’obscurité qu’ici et là obscurcissaient des feux isolés. Dans le ciel un sourd vacarme d’ailes et d’acier n’en finissait plus.
Au jour la chienne tira le corps de l’enfant parmi les décombres, en prenant appui sur ses pattes avant, par à-coups. Elle s’engagea dans la rue.
Des soldats russes en faction cessèrent de parler quand ils virent l’animal qui de sa mâchoire puissante déplaçait lentement le corps sans tête du poussin hitlérien.
Le ciel vide désormais, la ville, tout sembla se taire.
Les hommes regardèrent longtemps le laborieux cheminement du berger allemand. Il y en eut pour pleurer et frotter leurs yeux crasseux. D’autres retrouvèrent un instant la langue de leurs mères, sa douceur, son âme.
Blondi atteignit une artère plus large. Sur le bord elle s’assit et considéra durant de longues heures l’intense noria des véhicules de guerre qui l’empêchait de traverser.
Le corps de l’enfant, tout à fait froid dorénavant, reposait à ses pieds.
Les soldats qui saluaient Blondi ne comprenaient pas au premier coup d’œil que cette masse étendue à côté du chien était un cadavre d’enfant.
Aussitôt qu’ils identifiaient le gisant juvénile, son crâne ouvert par le devant, ils baissaient la main, cessaient de sourire, se taisaient lourdement et gardaient longtemps après les avoir dépassés la tête tournée vers l’animal et son mort.
Pour beaucoup, cette étrange scène se fixa dans la mémoire comme un moment de pur crépuscule, comme une épiphanie de la chute.
Au soir les tanks disparurent. Des tirs nourris fusaient alentour. Blondi serra entre ses crocs la veste du petit, à hauteur de ventre, et traversa l’avenue en direction d’un parc.
Elle se redressait parfois, guettait un signe dans la désolation qui l’entourait, humait les odeurs des putréfactions, des canons et des cendres, gémissait un peu, aboyait presque et, prise d’une impulsion subite abandonnait le cadavre, courait à toute vitesse dans la nuit, sautait par-dessus les arbres couchés, les haies incendiées, les machines et les morts.
Mais bientôt elle revenait à son effort et charriait le bout d’enfant.
Ce fut à l’aube environ qu’un projectile hasardeux traversa sa poitrine et la frappa en plein cœur. Elle s’affala sans délai sous un saule pleureur, au bord de l’eau où flottaient d’étranges troncs d’arbre. Le cadavre épouvantable de l’enfant, niché dans son flanc, tétait enfin ses mamelles.



Adolf Hitler tenant Blondi en laisse aux côtés d'Eva Braun.


Texte : Julien Boutonnier
Photo 1 : Danielle Masson
Photo 2 : Deutsches Bundesarchiv (German Federal Archive)





Grand merci à Julien.


Pour pourrez découvrir mes mots … ici chez Julien Boutonnier

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants


vendredi 4 avril 2014

Les vases communicants - avril 2014 (30) : Sophie Régnier

Dans le cadre des vases communicants d’avril 2014, mon 30ème échange de mots

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

L’aventure du 1er vendredi du mois d’avril 2014 est racontée ici ou .

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir
Sophie Régnier dont les mots sont ici.


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.

Mais place aux mots de Sophie.

Après vous avoir dit quelques mots sur la genèse des textes que vous allez découvrir sur nos espaces respectifs.

Un livre a traîné et traîne encore sur un coin de mon bureau. Il m’agace, toujours en embuscade. Il a entraîné quelques mots que j’ai soumis à Sophie. Un premier texte reçu de sa part. Étonnant ce texte mais j’en serai la seule lectrice. En effet, une autre réponse est arrivée suite à mon texte, qui a déclenché d’autres mots sous ma plume.
Découvrez…

Parlà d’où tu as vu la chose


Barbara with Legs by Christine Osinski, from Drawn to Water.



Tu égares ton tube de maquillage, et aussi ce petit livre à la couverture en tissu. Tu perds tes mots.

Tu disperses les belles occasions. Tout te perd.

Tu as oublié le mot griffonné le matin d’hier, ceux d’autres jours. Tu caches une porte songeuse et oublies la clé.

L’origine de tes envies est la même que celle de quelques colères passagères. Tu la perds aussi.

Tu détournes et tu joues. On t’appelle Cachette et tu sais que ce qui est à dire s’interprète. Tu t’égares tout autant que l’abandon.

Tu as une idée et puis non ça ne sera pas cela.  Versatile, les moments d’ennui, ta vie : un roman que tu as patiemment brodé sous la peau pour ne rien oublier de toi–même.

Il n’est qu’à toi, tu ne le dissimuleras pas.

Et puis les rêves perdus tu veux bien les chasser entre toutes les lèvres mais ce monde est trop vaste. Le vent au ciel t’emporte loin et tu perds les yeux à pleurer pour ce que tu as espéré. Reviens par-là d’où tu as vu la chose. Dernière fois dans les coins sombres de ta tête ? Tâtonne insoucieuse, puis sévère dans le nerf de tourner en rond.

Cherche encore chercher quand deux secondes s’écoulent et que tu entends sonner les remords de cet homme qui t’attend. Ton rouge à l’œuvre, une quenotte en coulerait presque de chaleur.

Tu t’abîmes partout où rien ne se voit puis revoilà.  

Dans ton poing serré.

Grand merci à Sophie.


Pour pourrez découvrir mes mots chez eux… ici chez Sophie Régnier

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants


vendredi 7 mars 2014

Les vases communicants - mars 2014 (29) : Cécile Portier & François Bonneau

Dans le cadre des vases communicants de mars2014, mon 29ème échange de mots

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...
Exceptionnellement, chez les autres…………

L’aventure du 1er vendredi du mois de mars 2014 est racontée ici.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir un duo.
Cécile Portier dont les mots sont ici et là aussi
François Bonneau dont vous pourrez découvrir les textes ici ou


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.

Mais place aux mots du duo.

Honneur à Cécile Portier :

«Tu vois moi je faisais de la moto. En compétition. J’adorais ça la moto, j’allais à fond. Je me penchais sur la bête, je foutais les gaz, ça partait tout de suite, j’adorais, j’allais vite. Je sentais le moteur sous moi, la machine, c’était puissant.
Et puis un jour j’ai commencé le cheval. En autodidacte.
J’ai commencé le cheval, eh bien c’est pas du tout pareil.
Il y avait cette vieille jument, elle avait jamais rien fait que ce qu’elle voulait, un jour je l’ai emmenée se promener à la longe, j’étais même pas dessus, mais il fallait quand même qu’elle obéisse à mon chemin, ça l’a rendu folle. Elle s’est jetée dans l’étang, pour échapper. Heureusement elle a su d’un coup de rein se sortir de l’eau, revenir. Sinon je sais pas ce que j’aurais fait.
Et puis il y a eu Pacha. Pacha c’était un canasson, tout le monde disait y a rien à en tirer. Pacha j’ai mis cinq ans à le comprendre, à me faire comprendre. Mais à la fin c’est dingue comment c’était entre nous. Je lui parlais, je lui disais, vas-y Pacha. Et là il donnait tout, il donnait tout son coeur. Il ne s’écoutait plus, il n’écoutait que moi, il se dépassait pour moi. J’étais même obligé de le ralentir, de tirer sur la bride, j’étais obligé de le ramener à lui, sinon il aurait claqué. Du moins on n’aurait pas passé le contrôle médical, il aurait eu le palpitant trop rapide. Il m’a emmené plus loin que je pensais, Pacha.»







Place aux mots de François Bonneau

Sous leurs plaques
François Bonneau pour Danielle Masson – Vases Communicants de mars 2014.

Sous leurs plaques, ça pulse.
J’ai beau passer mon doigt sur leurs peaux, ils m’y invitent, mais je ne sens que le métal, petit rectangle ajusté, vissé dessous, ils me disent je ne sens rien, quoique ça gène un peu ici, là, pendant certains mouvements, bof, tu sais il y a pire, et puis c’est pas à vie.
Pas bioniques, mais peu s’en faudrait. Peut-être qu’un chirurgien, ça peut demander à un assistant une clé de huit aseptisée.
Sous leurs plaques, ça pulse. Sous ces carters incongrus qui ressoudent, qui reprisent la carcasse osseuse, sous ces lamelles métalliques recouvertes par pudeur d’une peau qui rend invisible la médecine mécanique, petit à petit ça soude et ça connecte, ça ajuste et ça joint, en bon moteur vivant.




Illustration : photo F.Bonneau, issue de la série « de tout, un pneu » : http://irregulier.blogspot.fr/search/label/un%20pneu


Grand merci à Cécile et François.


Pour pourrez découvrir mes mots chez eux… ici chez François Bonneau

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants


vendredi 7 février 2014

Les vases communicants - février 2014 (28) : Myriam OH

Dans le cadre des vases communicants de février 2014, mon 28 ème échange de mots

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre...

L’aventure du 1er vendredi du mois de février 2014 est racontée ici.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Myriam OH.

J’aime beaucoup la citation notée sur son blog :
« Le talent, ça n’existe pas. Le talent, c’est d’avoir envie de faire quelque chose. » [Jacques Brel]


Merci également à Brigitte Célérier dont il faut saluer la somme de travail tout au long du mois pour rassembler tous les liens et allez lire ses impressions de lecture… un petit bijou chaque mois.

Mais place aux mots de Myriam.

Le vieux et la vieille.






¾    J'ai faim ! lance le vieux sans même lever la tête de son journal.
¾    Mais il est à peine onze heures... marmonne la vieille, affichant une moue contrariée d'avoir dû laisser un instant le tricot de côté pour chercher l'aiguille de la pendule.
¾    Onze heures ?! hurle le vieux en envoyant valser le journal sur la table du salon. 

Et puis, lentement, il pose sur son nez une paire de lunettes. Et puis, lentement, et dans une douleur sourde que trahit son visage, il se lève sur ses deux jambes qui chancellent déjà. Et puis, lentement encore, il avance en direction de la pendule. De petits pas en petits râles. Il s'arrête face à elle, s'appuie contre le mur pour tenter de maintenir son équilibre, et attend. Et attend. 

¾    Mais elle déconne cette pendule ! lance le vieux sans lâcher du regard la grande aiguille qui semble effectivement ne plus vouloir avancer.
¾    Tu sais, elle n'est plus vraiment jeune... répond la vieille d'un air désolé.
¾    On n'est plus vraiment jeunes non plus, et on ne s'arrête pas pour autant ! bougonne le vieux dont les deux jambes se mettent à nouveau à chanceler et qui peine soudain à maintenir son équilibre, malgré l'aide précieuse du mur.
¾    Allez, retourne t'asseoir et terminer ton journal. dit la vieille d'un ton bienveillant.

Et puis, lentement, il détache son regard de la grande aiguille de la pendule. Et puis, lentement, il lâche le mur et fait une nouvelle fois confiance à ses deux jambes qui chancellent de plus belle, pour rejoindre la vieille. De petits pas en petits râles. Et puis, lentement encore, et dans une douleur sourde que trahit son visage, il s'asseoit sur la chaise et reprend son journal. Il enlève de son nez la paire de lunettes et reprend sa lecture là où il l'avait laissée il y a quelques minutes - qu'il ne peut plus quantifier à présent.

La vieille fait son tricot.
Le vieux lit son journal.

¾    Mais quelle heure est-il alors ? questionne le vieux en rompant soudainement ce silence qui avait repris sa place habituelle dans le petit salon.
¾    Il doit être onze heures passées... Hier, il était bien midi lorsque nous avons consulté la pendule avant de manger. répond la vieille, toujours absorbée par son tricot.  
¾    Et s'il était déjà plus que midi ? Et si on avait manqué l'heure de manger ? Je le sens, je te dis... J'ai faim ! s'exclame le vieux que l'inquiétude envahit brusquement. 
¾     Mais il est à peine onze heures... marmonne la vieille, affichant une moue contrariée d'avoir dû laisser un instant le tricot de côté pour chercher l'aiguille de la pendule.

Voilà, ça recommence. La vieille perd la boule, à nouveau. Lui, depuis longtemps, ne va plus très bien physiquement. Mais depuis quelque temps, elle non plus n'échappe pas à ce temps qui est irrémédiablement passé - beaucoup trop vite. Pour le moment, ils ont réussi à tenir comme ça. Tous les deux, sans l'aide de personne. Malgré ses difficultés à se déplacer, à lui. Malgré ses oublis, à elle. Mais ces derniers temps, elle oublie de plus en plus souvent. Et dans ces moments-là, il se sent seul, le vieux. Tellement seul. Comme là, à cet instant, où encore elle ne reconnaît plus. Sa vie, son salon et son vieux qu'elle abandonne soudain.
Alors comme à chaque fois, il ne lâche plus du regard cette absente qui ne le voit plus. Et prie aussi fort qu'il le peut pour qu'elle revienne vite auprès de lui. Et attend. Et attend.
Mais aujourd'hui, c'est long. Trop long. Beaucoup plus long que d'habitude, peut-être. En fait, il ne sait pas. La grande aiguille de la pendule ne veut plus bouger. Combien de temps s'est-il écoulé depuis qu'elle est partie, la vieille ? Une, deux, trois... dix minutes ? Une heure ? Plus, peut-être ? Il n'en sait rien. La seule chose qu'il sait, c'est qu'il a faim ! Et qu'elle n'est plus là... Et qu'elle ne revient pas auprès de lui, comme elle le fait d'habitude...

Alors, seul et avec le peu de forces qui lui restent, il lutte contre ces peurs qui l'assaillent de toutes parts. Est-ce que la vie se fige lorsqu'une pendule s'arrête ? Sont-ils condamnés à rester là, coincés en cette éternité qui n'atteindra jamais midi ? Et si la réalité n'était pas ce qu'elle semble être ? Et si la pendule ne s'était jamais arrêtée en réalité ? Et si c'était eux qui n'appartenaient déjà plus à ce temps qui va beaucoup trop vite pour eux ?
Un grognement fait, une nouvelle fois, taire cet insolent silence qui semble, depuis quelque temps, vivre davantage ici que le vieux et la vieille. Il pose sa main sur son estomac en espérant le faire taire. C'est sûr, midi est bien passé : il a faim. Vraiment faim.

Une larme perle le long de sa joue. Il n'a plus sa force d'antan. Plus la force de se battre. Plus la force de se lever, encore une fois. Plus la force d'aller chercher ses outils dans le placard de l'entrée. Plus la force d'aller réparer la pendule pour lui permettre enfin d'atteindre midi. Plus la force de tendre la main de l'autre côté de la table du salon. Plus la force d'aller caresser la main de la vieille. Parce qu'il le sait, le vieux. Sa main, elle la retirera, la vieille. Avec ce même regard qu'elle a eu le premier jour où elle s'est mise à oublier. Ce regard vide. Ce regard qu'il n'oubliera jamais, tellement il lui avait fait mal. Comme il n'a jamais oublié un autre regard. Ce premier regard qu'elle lui avait offert, le jour de leur rencontre. Ce regard profond qui promettait tant de choses, et qui lui avait fait tellement de bien.
Ce regard qu'il ne verra jamais plus, à présent.

Alors, lentement, il pose sur la table du salon ce journal qu'il avait gardé entre les mains par réflexe, mais qu'il ne lisait plus vraiment depuis bien longtemps. Alors, lentement, il ferme les yeux. Et se laisse envahir, avec plaisir, par toutes ces images, ces émotions, ces souvenirs qui le traversent. L'espace d'un instant. Alors, lentement, il se laisse happer par le sommeil. Avec l'espoir discret que les douze coups de la pendule les réveillent rapidement. 
Et déjà, il n'a plus faim, le vieux.   


Grand merci à Myriam OH.


Pour pourrez découvrir mesmots chez elle, demain ou après-demain… je les lui ai donnés avec quelque retard… des problèmes d’intendance…

Et que sont les VASES COMMUNICANTS ?
Emprunté à Pierre Ménard, car pourquoi dire mal ce qui a été si bien dit :

« François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants (au départ cela s’appelait le Grand dérangement, pas peu fier d’avoir trouvé ce titre de vases communicants) : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire. 

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants